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typoLUNDI 03 MAI 2004
Le culte de l’Helvetica
Ce caractère typographique inventé à Bâle dans les années 50 n’a jamais été aussi populaire. Helvetica plus célèbre que la Suisse? Réponse dans un petit livre rouge.
Par Pierre Grosjean

L’Helvetica plus célèbre que la Suisse? Inventée à Bâle il y a une cinquantaine d’années, cette police de caractères n’a jamais été aussi populaire, chez les graphistes chevronnés comme chez les amateurs. Elle est même devenue un objet de culte global, au point qu’un petit livre spécialisé, «Helvetica, Homage To A Typeface», s’est transformé en best seller inattendu, vendu à plus de 15’000 exemplaires.

«Ce succès nous a pris par surprise, explique l’éditeur Lars Müller, basé à Baden. Le livre est épuisé: nous envisageons de lancer une seconde édition.» A peine plus grand qu’un passeport suisse, et tout aussi rouge — avec un H en Helvetica à la place de la croix blanche –, l’ouvrage réunit des centaines de photos qui démontrent l’omniprésence de cette typographie, utilisée autant pour les logos de multinationales (Panasonic, Texaco, Samsung, Hoover, Lufthansa, Kawasaki, Evian, Agip, BMW, Caterpillar, etc.) que pour les signalisations urbaines, de Hong Kong jusqu’à Istambul.

Des artistes aussi divers que Grace Jones, les Beatles, U2, Michael Jackson ou Massive Attack l’ont utilisée pour leurs pochettes de disques tandis que des multitudes de boutiques de luxe, de restaurants miteux et de laveries automatiques l’ont adoptée pour leur enseigne. Du plus prestigieux au plus fonctionnel.

Comment expliquer qu’une même police soit choisie pour transmettre des messages aussi différents? «Cette typographie peut tout faire, c’est en cela qu’elle est géniale, répond Lars Müller. Vous pouvez l’utiliser pour l’annonce de la naissance de votre enfant, mais aussi pour le décès du grand-père: elle se prête à tout. J’ai eu envie de publier ce livre pour réagir à l’inflation des fonts (polices de caractères, ndlr). Il y en a aujourd’hui près de 30’000, mais elles ne servent pas à grand chose: plutôt que d’inventer de nouvelles fonts, il vaut mieux renouveler la typographie avec les polices existantes. C’est ce que démontre le succès de l’Helvetica.»

Helvetica est née au milieu des années 50. Le graphiste zurichois Max Miedinger avait dessiné cette police aux traits si purs alors qu’il était employé pour le bureau Haas, à Bâle. D’abord nommée Haas Grotesk, le caractère a pris son nom définitif en 1960, devenant du même coup le symbole de ce style graphique suisse moderne et cosmopolite qui influençait alors une bonne partie du monde.

En 1980, Max Miedinger est décédé sans que sa contribution à l’art typographique soit pleinement reconnue. Et la même année, ironiquement, Helvetica ratait son entrée dans le monde de l’informatique: initialement choisie par la compagnie Adobe parmi les quatre polices fondamentales de Postscript – le langage qui a révolutionné l’imprimerie et les arts graphiques –, Helvetica a finalement été coiffée au poteau par Arial, une pâle imitation choisie par Microsoft parce qu’elle coûtait moins cher en droits d’auteur…

C’est donc Arial qui se retrouve aujourd’hui en standard sur des millions d’ordinateurs. Mais ce revers n’a pas réussi à faire disparaître Helvetica, bien au contraire. Les bons graphistes savent toujours distinguer l’original de la copie (le “a” de Helvetica a une petite queue; le haut de son “t” est coupé à l’horizontale, alors que celui d’Arial est affreusement biseauté). Ils ont d’ailleurs inventé une consigne, très populaire dans le métier, l’hommage suprême qu’on puisse rendre à une police: «Quand tu ne sais pas quel caractère choisir, opte pour Helvetica: tu es sûr de ne pas te tromper.» Le drapeau suisse en rougirait de fierté.


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