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linguistiqueMARDI 28 JUIN 2005
Dites-moi tu
Au travail comme à l'école, le tutoiement gagne du terrain en Suisse romande. Comment le «vous» est devenu désuet? Explications.
Par Sophie Balbo

«Je tutoie presque toujours, pour mettre tout le monde immédiatement à l’aise et faciliter les affaires courantes.» Comme de plus en plus d’entrepreneurs, Christian Constantin, architecte et promoteur valaisan, pense que l’utilisation du vous, de par la distance qu’il instaure, met un frein à la connaissance de l’autre.

Sarah Luvisotto, responsable des relations publiques à l’agence de publicité Trio, confirme: «Le tutoiement fait partie de notre culture d’entreprise car il crée une relation de proximité, de connivence et d’égalité.»

Stratégie marketing délibérée ou usage spontané, le tutoiement gagne en tout cas du terrain en Suisse romande. On connaissait la tendance chez les «start-upers». Ils adoptent volontiers la formule anglo-saxonne, traduisant «you» par «tu» et s’appelant par leur prénom. Mais le phénomène se généralise aujourd’hui, y compris dans les milieux bancaires.

«Il y a une quinzaine d’années, tutoyer un supérieur était rare, confie Stéphane Mathey, chef de succursale à UBS. Mais aujourd’hui, c’est une pratique courante. Le tutoiement et l’usage du prénom se démocratisent entre collègues, ainsi qu’avec les clients.» Cette tendance, due selon lui à l’anglais utilisé désormais au quotidien, va de pair avec l’adoption du «Casual Friday» dans certains secteurs de la banque.

Désormais, les rapports hiérarchiques et la nature professionnelle des relations ne constituent plus un obstacle à la familiarité. Le «tu», toujours plus utilisé hors de la sphère familiale depuis 1968, est unanimement perçu comme un facteur qui favorise le lien. «Nous passons plus rapidement à la deuxième personne du singulier car nous recherchons toujours plus de proximité dans les relations humaines», explique ainsi Joaquim Dolz, professeur en didactique du langage à l’Université de Genève.

Dans les relations personnelles, le «Schmolitz» est franchement passé de mode: le protocole de transfert du «vous» au «tu» est à la fois plus précoce et moins formel. On se donne du «tu» spontanément, sans même en demander l’autorisation.

Un phénomène qui résulte sans conteste du jeunisme ambiant. «Il y a une injonction sociale à être “casual”, cool et dynamique», relève Yves Winkin, sociologue chargé de cours à l’Université de Genève, spécialisé dans la communication interpersonnelle. Et ce, non seulement pour ce qui est de l’attitude, mais aussi dans l’habillement. «Les héros contemporains, comme Roger Federer ou de nombreux jeunes entrepreneurs, ont un look décontracté», ajoute-t-il.

Le sociologue, également professeur à l’Ecole normale supérieure de Lyon, constate les effets de cette pression sociale dans différents domaines. Par exemple dans les manières de se saluer, caractérisées par une plus grande détente: les embrassades entre hommes, inimaginables il y a vingt ans, sont devenues courantes aujourd’hui. Pour ce qui est du langage, oral comme écrit, les formules sont désormais plus chaleureuses et brèves, à l’instar des «je t’embrasse» et autres «cordialement». «Le courrier électronique, dit-il, a sans doute un impact considérable sur ces nouvelles formes de relations sociales.»

Une évolution également palpable en France, où le voussoiement est pourtant très ancré: Charles Beigbeder, frère de Frédéric et PDG de Poweo, ne cache pas qu’il se fait tutoyer par ses 50 salariés.

Doit-on conclure, à partir de cette large diffusion de la deuxième personne du singulier, au relâchement de l’ordre social ou à l’effritement du respect entre individus? Non, selon Yves Winkin. Pas même lorsqu’il intervient à l’école, si l’on en croit Joaquim Dolz (également formateur des enseignants de primaire et secondaire à la Faculté des sciences de l’éducation), qui estime que la tendance croissante à tutoyer le prof en primaire, «pour créer une ambiance de confiance et motiver les élèves», n’est pas synonyme d’indiscipline à l’école, pour autant que l’enseignant travaille sur la notion de respect avec les élèves.

L’utilisation généralisée du tutoiement ne fait cependant pas l’unanimité. Vincent Artison, éducateur de rues à Yverdon, estime, lui, qu’il est indispensable d’imposer aux jeunes le voussoiement à l’école pour qu’ils respectent l’autorité.

Le risque d’abus est présent également chez les adultes. Le Barreau du Québec, un autre pays qui a le «tu» facile, vient de lancer une campagne contre le tutoiement, afin que les avocats «respectent les règles de bienséance».

Le Français Eric Poulat, arbitre de football, explique être obligé d’instaurer un rapport de force avec les joueurs: «Je dis non au tutoiement, sinon on enlève une barrière psychologique.»

Les allers et retours entre le «vous» et le «tu» sont donc encore chaotiques et l’usage est loin d’être figé dans un camp ou dans l’autre. Ce qui ne facilite pas la vie des locuteurs que nous sommes tous. On comprend donc les grincheux comme Camille, la chanteuse française pour qui: «Tu c’est trop tralalère, vous un tantinet statutaire, alors autant se taire.»

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Une version de cet article est parue dans L’Hebdo du 23 juin 2005.



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