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societeDIMANCHE 12 AOÛT 2007
La fin des tribus
La division de la société en cellules hermétiques a volé en éclats. Les réflexes claniques ont cédé la place au pragmatisme et aux appartenances multiples. La faute à Tony Blair, à l’économie globalisée ou à l’iPod?
Par Pierre Grosjean

Il n’y a pas si longtemps, l’adolescent rebelle avait le choix. Il pouvait devenir altermondialiste, gothique, écolo, métal, rappeur, punk, etc.

Chacune de ces tribus lui offrait le service complet: un look sur mesure, des congénères rapidement identifiables et quelques références culturelles cohérentes, parfois même un positionnement politique. Tout était clair et rassurant: il suffisait de choisir sa famille.

Ce système a volé en éclats. On croise aujourd’hui des punks capitalistes, des branchés qui idéalisent les beaufs, des gauchistes qui votent Sarkozy, des skaters glamour, et beaucoup de fashion victims tendance développement durable. Que s’est-il passé?

«On s’aperçoit depuis quelques années que les frontières se brouillent: les gens ne se comportent plus de manière homogène par rapport à leur milieu», dit Gérald Le Meur, 47 ans, directeur de l’agence Zenithmedia à Genève.

En 2001, le publicitaire avait lancé une étude qui classait les 15-24 ans en neuf tribus distinctes (hip-hop, glam, néobabas, amateurs de sensations fortes, zen, postmodernes, roots, contestataires et «biz»). L’évolution de chaque catégorie a ensuite été analysée au cours des ans, notamment selon son rapport à la société de consommation.

«Or, nous constatons que, aujourd’hui, ça navigue beaucoup d’un groupe à l’autre, dit Gérald Le Meur. Les gens peuvent se reconnaître simultanément dans les mouvements glam, roots et anarchique, par exemple. On trouve tout et son contraire.»

En 2007, on peut militer dans la droite libérale sans cesser de fréquenter les lieux de rock alternatif; travailler dans une banque la semaine et se balader le week-end en Harley Davidson avec barbe et tatouages; ou encore officier comme DJ house la nuit et en tant qu’avocat d’affaires la journée (lire les portraits ci-dessous).

C’est devenu banal de le dire: depuis le piercing nasal jusqu’à l’accessoire bondage, les signes d’appartenance ont perdu leur sens. «Aujourd’hui, les tribus ont les mêmes attributs», se plaint le dessinateur Cabu, qui ne sait plus comment caricaturer ses fameux beaufs, dans Le Nouvel Obs. «Riches, pauvres: tout le monde est en jeans. Il y a une banalisation des accessoires qui, autrefois, différenciaient les classes sociales.»

Les classes d’âge se sont également affranchies des caractéristiques qui leur étaient traditionnellement associées: les grands-mères s’habillent comme leurs filles, voire comme leurs petites-filles.

Même les références sexuelles sont devenues floues. Dans les parades technos, les garçons torse nu qui se déhanchent en minishort doré sont souvent 100% hétéro.

«La communauté gay n’est plus cloisonnée comme elle a pu l’être, et c’est une bonne chose, estime Arnaud Gallay, rédacteur en chef de 360°, magazine genevois LGBT (lesbien gay bi trans). Notre association avait justement été créée pour briser les barrières. Nous organisons des soirées où les gens de toute orientation sexuelle sont les bienvenus. Sur le plan des attitudes, on observe un chassé-croisé entre gays et hétéros et on peut parfois avoir l’impression que l’exhibitionnisme a changé de camp.»

Cet effondrement des barrières est très frappant dans le domaine musical, morcelé jusqu’à récemment en une multitude de tribus ennemies. Un amateur d’électro minimale ne pouvait pas aimer les guitares, un gothique aurait préféré être crucifié plutôt que vu avec un disque de salsa.

Derrière ces intégrismes se cachait souvent la peur de paraître inconséquent. Aujourd’hui, la génération iPod mélange allégrement les genres, et la ringardise est passée de l’autre côté.

L’internet, et particulièrement les logiciels peer-to-peer, ont fait sauter les dernières résistances. En permettant le téléchargement gratuit et illimité, ils ont encouragé les mélanges. Des DJ iconoclastes se sont mis
à organiser des mariages contre nature. Le heavy metal de Twisted Sister est subitement devenu compatible avec les vocalises d’Yma Sumac.

Les carambolages numériques nommés mashups (deux titres issus de styles très différents sont superposés pour recomposer un morceau hybride), ont encore accéléré l’effondrement des barrières esthétiques.

Dans le même temps, les codes vestimentaires ont aussi été passés à la moulinette du copier-coller: vintage, luxe, ethno, clinquant, les looks se combinent désormais à l’infini. «J’ai de plus en plus de peine à repérer les
bons clients qui se présentent à ma porte, confie le physionomiste d’un club genevois. Avec l’arrivée de Zara et des contrefaçons, n’importe qui peut se composer un look de riche.»

La journaliste Valérie Fournier, auteur il y a dix ans des Nouvelles tribus urbaines (Editions Georg), appelle cela «le grand supermarché des styles»: «Les accessoires originaux qu’il fallait aller dénicher à Londres sont maintenant vendus par les grandes chaînes et ne veulent plus rien dire. L’économie globalisée a tout récupéré.»

Le moindre mouvement d’avant-garde se trouve aussitôt court-circuité par l’efficacité de l’industrie, qui le diffuse en masse. On maximise les marchés de niche. La culture underground passe instantanément dans la consommation tout public.

Alors, que reste-t-il à l’adolescent rebelle pour affirmer sa singularité? L’engagement politique?

Encore faut-il qu’il reconnaisse son camp. Car, là aussi, les frontières se brouillent. A Genève par exemple, le président des Verts, Antonio Hodgers, s’est allié l’an dernier à son rival radical Pierre Maudet pour proposer 13 mesures portant sur les finances, l’emploi et le logement. Les tribus idéologiques seraient-elles aussi passées de mode?

«Notre génération a tendance à moins fonder son identité politique sur l’antagonisme gauche-droite que celle de nos parents, qui avait grandi à l’époque de la guerre froide et du choc frontal entre le capitalisme et le communisme, note Antonio Hodgers. Aujourd’hui, on ne se positionne plus simplement comme un point sur un axe allant de l’extrême gauche à l’extrême droite, car de nombreuses autres dimensions — comme le modernisme vs le conservatisme — sont venues se greffer dessus.»

La Vaudoise Isabelle Chevalley, présidente du mouvement Ecologie libérale, incarne bien cette recomposition des idéologies. «Quand on se trouve face à une urgence, dit-elle, comme actuellement dans le cas de l’environnement, on prend les bonnes idées d’où qu’elles viennent, que ce soit de gauche ou de droite.»

Une sorte de troisième voie, à l’image de la politique défendue pendant dix ans en Grande-Bretagne par le gouvernement de Tony Blair.

Selon le publicitaire Gérald Le Meur, «nous sommes entrés dans l’ère du pragmatisme. On retrouve cela très clairement dans la politique de Nicolas Sarkozy, qui engage des politiciens de gauche: il demande à être jugé selon ses résultats, un point c’est tout.»

Isabelle Chevalley pense, elle, qu’«à l’avenir, on verra apparaître davantage de mouvements défendant des intérêts sectoriels: l’environnement, les locataires, etc., auxquels les électeurs adhéreront en fonction de leurs intérêts personnels. Ils tendront à remplacer les partis, qui ont pour vocation de se prononcer sur tous les domaines.»

On peut se réjouir de cet effacement des barrières idéologiques: cela encourage la mixité, le brassage d’individus d’horizons divers. Mais on peut aussi s’inquiéter de la disparition de repères très structurants pour une bonne partie de la population.

«Je ne suis pas convaincu que ce soit une bonne chose si les gens se créent une identité politique sur mesure en picorant des idées dans un parti ou l’autre, note Antonio Hodgers. Certaines formations portent un projet de société cohérent qui doit être pris dans son ensemble.»

Les jeunes fragilisés par un parcours chaotique en souffrent particulièrement. Humberto Lopes, 32 ans, éducateur de rue à Genève, a remarqué que les adolescents en marge ne savent plus à quel groupement se vouer. Ils se réunissent en microtribus temporaires, dont ils changent comme de look.

Si, auparavant, une appartenance pouvait durer toute une vie, la tendance est désormais à la quête frénétique d’identité, au zapping culturel ou politique. A droite, ils se disent aujourd’hui «identitaires» (patriotes) ou skins. A gauche, ils s’appellent «sharp» (skinheads against racial prejudice) et «antifa» (antifascistes).

«Certains adolescents peuvent passer très rapidement d’un groupe à l’autre et les sous-groupes se multiplient, ce qui devient complexe», dit Humberto Lopes. L’idéologie prend moins de place qu’avant, c’est surtout une histoire de style ou de mode.»

La plupart de ces jeunes sont issus de familles éclatées. Ils ont besoin de se sentir appartenir à un groupe cohérent. «C’est une quête d’identité. Ils se cherchent une autre famille dans la rue.» Et ne la trouvent pas.

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Appartenances multiples. On peut être à la fois DJ et avocat; biker et banquier; proche des milieux punk et vice-président du parti La Droite Libérale. Portraits.


1. «Je n’ai pas envie de choisir»

Konstantin von Zwehl travaille à 100% au département juridique de la Banque HSBC, à Genève. Il y dirige un service de quatre personnes. Son temps libre, il le passe derrière les platines sous le nom de DJ Minimee.

«Je mixe régulièrement dans des soirées privées et au moins une fois par mois lors d’un événement. Si nécessaire, je prends un congé», raconte cet avocat de 36 ans. Cela fait six ans qu’il officie en tant que DJ. Un loisir qui tranche avec la traditionnelle partie de golf du banquier lambda, mais qu’on ne lui reproche pas dans son milieu professionnel.

«Mes supérieurs connaissent mon activité de DJ, et ils l’acceptent bien. Ils trouvent positif que j’exprime ainsi ma créativité. J’ai l’impression que les entreprises s’ouvrent depuis quelques années: on reconnaît que les employés ne sont pas forcément satisfaits dans leur travail quotidien et on accepte leur activité annexe dans la mesure où elle ne nuit pas à la firme. Du coup, les gens se permettent d’embrasser des projets qu’ils n’auraient pas osé envisager auparavant.»

Dans le monde de la nuit, il ne se sent pas en décalage. «Avoir une activité d’avocat la journée me permet de garder une certaine fraîcheur dans mon approche du mix. C’est un avantage par rapport aux DJ professionnels, menacés par la routine.»

Konstantin von Zwehl a trouvé son équilibre dans cet entre-deux. «Je n’ai pas envie de choisir entre DJ et avocat. Si je devais renoncer à l’une des deux activités, je serais frustré. Heureusement, ces barrières sont en train de tomber. Sur le plan politique également, les gens ne veulent plus s’enfermer dans la droite ou la gauche: ils choisissent selon leurs critères personnels. L’esprit de tribu est en train de disparaître et c’est une bonne chose.»

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2. «Je n’aime pas le mot tribu»

Adolescent, Pierre-Yves Piccand faisait partie d’une vraie tribu: celle des skaters, dont il avait adopté le look et la musique. «Du hip-hop, le Wu-Tang Clan». Aujourd’hui, la trentaine tout juste entamée, il a rejoint un autre bord, celui des bikers.

«Le week-end, je fais de la bécane: j’ai deux Harley Davidson, dont une de 1946. Ce que j’aime là-dedans, c’est l’esprit de la fin des sixties, le film «Hells Angels on Wheels». Je fais aussi partie d’un club de voitures hot rods avec quelques amis.»

Grande différence avec sa passion de jeunesse, il ne conçoit plus cette appartenance comme le seul facteur définissant son identité. «Je ne considère pas les bikers comme une communauté. D’ailleurs, je n’aime pas le mot «tribu», je suis beaucoup plus individualiste.»

La journée, il se glisse en effet dans une tout autre peau: celle de trader dans une banque genevoise. Cette double allégeance lui paraît toute naturelle. «Je n’ai jamais eu de problème au travail par rapport à mon look de biker. Cela ne me dérange pas de mettre un costard-cravate. C’est un uniforme. En été, je porte des manches longues, on ne voit pas mes tatouages sur les bras.»

Du côté de son employeur, on ne paraît pas non plus s’en offusquer. «Je n’ai jamais caché que j’aimais bricoler les motos et les voitures, raconte Pierre-Yves Piccand. Je l’avais d’ailleurs mentionné dans mon CV, et on ne m’a jamais fait de remarques.»

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3. «Je suis à droite mais j’ai aussi des attaches dans le milieu punk»

Il sort une bonbonne de son sac et l’observe attentivement. «C’est du gaz lacrymogène. Je l’ai ramassée dans la rue après l’évacuation du squat Rhino», explique Niels Ackermann, 20 ans. Il veut se renseigner pour savoir si elle a des propriétés «cachées», à l’image de la balle colorante envoyée par un policier genevois sur une manifestante en 2003.

L’étudiant en économie et vice-président du parti genevois La Droite libérale a en effet une passion pour la liberté sous toutes ses formes: «Propriété privée sur ce que je produis mais aussi droit de disposer de mon corps comme je l’entends».

Avant de cofonder en 2006 sa propre formation politique avec l’ex-président des Libéraux genevois Blaise-Alexandre Le Comte, il s’intéresse aux partis existants, mais ne s’y reconnaît pas. Et pour cause: le jeune homme concilie des allégeances venues tant de la gauche que de la droite. Il a découvert la politique lors des manifestations anti-G8 en 2002.

«J’ai rencontré des groupes d’extrême gauche, ce qui m’a fait découvrir le milieu punk et la notion d’anarchisme.» Très vite, il ne se sent pas à sa place à gauche: «Je suis issu de la classe moyenne, je suis travailleur et je n’aime pas que l’Etat s’insinue dans la vie privée des gens.»

Il rejoint donc la droite, mais conserve ses attaches dans le milieu associatif et garde quelques ambiguïtés, sur le mouvement squat par exemple: «Je soutiens la propriété privée, mais je ne suis pas contre le fait que des gens désargentés vivent dans des maisons inoccupées, pour autant qu’ils fassent preuve de respect envers le propriétaire.»

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Une version de cet article, écrit avec Julie Zaugg, est parue dans L’Hebdo du 2 août 2008.



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