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seniorsDIMANCHE 07 DÉCEMBRE 2008
Un téléphone perçu comme une injure
Les mobiles destinés aux seniors peinent à atteindre leur cible. Swisscom retire le sien du marché, malgré un potentiel de 800'000 clients. C’est le paradoxe d’une société qui ne veut pas vieillir.
Par Geneviève Grimm-Gobat

«Je viens d’envoyer mon premier SMS à mon petit fils», s’exclame Jeanne, 81 ans, ravie. Elle participe au deuxième d’une série de trois cours proposés par Pro Senectute. Elle y est arrivée avec un appareil qui l’intimidait et repartira, la semaine prochaine, fière d’en maîtriser le fonctionnement.

«Pourquoi n’avez-vous pas opté pour un mobile spécial senior?» Ma question la surprend. Distraite, je n’avais pas remarqué que la couleur du sien est assortie à la monture de ses lunettes. C’est l’ancien appareil de sa petite fille qui aime en changer souvent. «J’hériterai bientôt de son téléphone actuel, qui est aussi très joli et pas plus compliqué», ajoute-t-elle.

Jeanne n’ignorait pas l’existence de mobiles plus simples que le sien. Mais elle estime que c’est bien pour sa voisine handicapée qui en a un et l’utilise comme alarme.

Pas étonnant, en entendant de tels propos, d’apprendre que le «Comfort Mobile» de Swisscom ait fait un flop. Seuls quelques milliers se sont vendus. Or, en Suisse, près de 800’000 personnes de plus de 65 ans ne possèdent pas de téléphones portables. Un marché de niche rêvé!

Swisscom pensait atteindre sa cible avec son produit, simple, à l’écriture bien lisible et aux touches grand format. Lors des tests auprès des personnes âgées, celles-ci se sont montrées conquises. Mais la mise en vente de l’appareil, assortie dans certains «shops» d’un «espace senior, tranquille, pour choisir sans être bousculé», a réservé une surprise de taille : il ne s’est pas vendu.

Assimilé à une béquille, ce produit a été boudé par une clientèle désireuse de ne pas subir une ségrégation liée à l’âge.

Qu’adviendra-t-il des autres tentatives? Le fabricant autrichien Emporia vient d’annoncer l’arrivée prochaine de ses produits en Suisse. «Les appareils sont aussi simples à utiliser que le téléphone fixe de la maison, nous comptons en vendre 25’000 en Suisse la première année», explique Reinhard Handlgruber, le CEO de la firme. On tient le même discours chez Doro, l’entreprise suédoise qui propose aussi un téléphone pour téléphoner sans sortir sa loupe.

«On ne doit pas se fonder sur des clichés pour concevoir un produit mais se pencher sur les vrais besoins des clients potentiels», admet Chritoph Rytz, qui investigue les comportements humains pour Swisscom. Or, les retraités actuels, la plupart encore verts jusqu’à un âge avancé, ne détestent rien tant que d’être considérés comme une cible marketing.

Leur proposer un accès simplifié aux nouvelles technologies s’apparente à une forme d’injure. «C’est les priver d’un défi qu’ils aiment surmonter», constate, expérience faite, Claire Morand enseignante pour les cours seniors de Pro Senectute Arc Jurassien. Pour eux, les béquilles, c’est pour demain.

Ses élèves, à la moyenne d’âge estimée à plus de septante ans, recevront de leurs enfants, dans un avenir qu’ils espèrent le plus lointain possible, un de ces appareils «au design nul, destinés aux vieux». Pour l’heure, ils friment avec des gadgets rutilants.

Leurs doigts plus très mobiles commettent quelques erreurs. «Cela ne fait rien, j’arrive des fois chez ma coiffeuse quand je veux appeler mon fils, les numéros se suivent», commente Madeleine. Lire les SMS met leurs yeux à rude contribution. «A domicile, je prends ma loupe. Bien sûr, dans le train je ne peux pas…», reconnaît Fernand. Pas facile de vieillir dans une société obsédée par la jeunisme!

«J’en ai marre de tous ces vieux qui ne veulent pas vieillir», confesse Jules-Edouard Moustic, le présentateur de Groland, l’émission de Canal+. Il en a fait le propos d’un one-man-show durant tout le mois de décembre au Théâtre du Rond-Point à Paris.


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