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electionsMARDI 16 MARS 2010
Avec Sarkozy, la France se suissifie
Par sa politique d’ouverture, l’illusionniste de l’Elysée est parvenu à imiter la concordance helvétique. Surprise: cette démarche dope l’abstentionnisme.
Par Gérard Delaloye

A quoi bon? Cela fait un demi-siècle que les électeurs suisses se posent la question lors des élections. A quelques rares exceptions près, notamment lors de votations plutôt que d’élections, ils répondent à la question en baissant les bras et en s’abstenant.

A quoi bon en effet donner son avis, soutenir un parti, privilégier une personnalité si, l’élection passée, tout le monde se met d’accord sur des politiques ne ressemblant en rien à celles annoncées. Les enjeux sont aplatis, les vœux pieux.

En inaugurant sa politique d’ouverture, Nicolas Sarkozy avait-il prévu que cette manière de mélanger les cartes et les idées aurait pour conséquence de dégoûter l’électorat et de pousser les citoyens dans l’abstention? Ce n’est pas certain. Son objectif premier était alors de désorganiser l’opposition, de la plonger dans le désarroi pour l’affaiblir. Question affaiblissement, on a vu plus efficace.

Certain de tenir le bon filon, le président français poussa son expérience à l’extrême en nommant, quelques jours seulement avant les élections régionales, deux caciques socialistes à des postes très importants de l’Etat. Ainsi, le député Didier Migaud, président socialiste de la commission des Finances de l’Assemblée nationale, a-t-il succédé à l’archéo-gaulliste Philippe Séguin à la tête de la Cour des comptes. Et le sénateur Michel Charasse, proche ami de François Mitterrand, s’est vu propulser au Conseil Constitutionnel.

Installant Charasse dans ses nouvelles fonctions, Sarkozy déclarait: «La République exemplaire, ce ne sont pas seulement des règles et des procédures. Ce sont aussi des choix individuels fondés sur le seul critère de la compétence.» Comme si, en politique, la compétence seule primait!

Ce faisant, Sarkozy a surtout jeté le trouble dans sa propre majorité, chez ses électeurs. L’abstention de dimanche est une première réponse du centre-droit à une politique trop machiavélique pour ne pas dire combinarde pour être appréciée. Il sera très intéressant de voir le comportement de cette partie de l’électorat lors de l’élection présidentielle: la facture risque d’être salée.

La gauche socialiste n’est pas mieux lotie. Ses électeurs et sympathisants ne peuvent que s’interroger sur les positions des ministres d’ouverture, les Bernard Kouchner, Eric Besson, Fadela Amara, etc., qui, quand ils ne font pas du zèle comme Besson, se contentent de gérer apolitiquement leur poste. Tant de bruit pour si peu de choses. Où sont donc passés les grands projets, les belles idées?

Confrontés à une crise sociale et économique sans précédent, les électeurs finissent par se convaincre qu’un camp vaut l’autre et qu’il n’y a rien à attendre des uns et des autres. Ce désenchantement est porteur de résignation, pas de révolte. D’ailleurs les extrêmes sont relativement stables par rapport au vingt dernières années. A l’extrême-droite, Le Pen perd des plumes et tombe à 12,5% — contre 14,7% au premier tour des élections régionales de 2004. A l’extrême-gauche, trotskistes et communistes font ensemble environ dix pour cent, comme d’habitude.

Camouflée ou assumée, la concordance tue les réflexes politiques. En Suisse, riche petit pays, nous nous sommes habitués depuis longtemps à cette gestion apolitique de l’Etat. Seul Christophe Blocher, pendant quelques années, est parvenu à secouer cette apathie générale. Et encore: en flattant les bas instincts du peuple. Malgré ses coups de gueule et l’argent investi pour les populariser, il n’est jamais parvenu à construire quelque chose de durable.

Mais que la France, Etat politique modèle et vivant depuis des siècles, en arrive elle aussi à transformer ses fiers citoyens «laïcs et républicains» — comme ils aiment se voir — en moutons désabusés, est à proprement parler étonnant. C’est une pierre de plus lancée dans le jardin de nos démocraties fatiguées, qui tendent à se transformer en démocraties à parti unique, où seuls quelques grands communicants (les Obama, Berlusconi, Sarkozy…) auront droit à la parole. Le menu fretin étant gouverné par des technocrates incolores, insipides et inodores, abonnés aux tâches subalternes.


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