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entrepriseJEUDI 17 JUIN 2010
Les informaticiens autistes font des miracles
Depuis deux ans, l’entreprise zurichoise Asperger Informatik emploie avec succès des informaticiens autistes. Des travailleurs précis, francs et loyaux, qui arrivent de mieux en mieux à s’intégrer dans notre monde digital.
Par Daniel Saraga

«Si vous demandez à l’un de mes employés “Pouvez-vous fermer la porte?”, il vous répondra sûrement “Oui”. Mais il ne se lèvera peut-être pas pour la fermer…» A 37 ans, Susan Conza dirige une entreprise hors du commun: une société d’informatique qui emploie des informaticiens atteints du syndrome d’Asperger, une forme légère d’autisme. Plus surprenant, elle est elle-même une «Aspie», ce qui ne se laisse aucunement deviner dans la discussion. «Mes symptômes ont diminué. J’ai appris petit à petit à me comporter avec des personnes normales: quand dire bonjour, regarder les gens dans les yeux. Mais dans le cœur, je reste une Aspie.»

Fait remarquable, Susan Conza est mariée et mère d’un garçon de 17 ans. La grande majorité des Aspergers apprécient cependant la solitude et n’ont pas d’amis.

Fondée il y a deux ans par Susan Conza, Asperger Informatik compte désormais six employés et s’avère profitable. «Nous ne sommes pas une institution sociale, insiste la directrice, mais une société anonyme rentable. Actuellement, notre plus grand projet est la réalisation d’un portail pour Invest Suisse, un broker d’assurances. Nous attendons aussi la signature d’un contrat avec le service informatique de la ville de Zurich.» Elle a directement écrit aux CEO de Swisscom, Sunrise, Swiss Life et Credit Suisse pour proposer ses services. Tous ont répondu.

Avant de s’attaquer au webdesign, l’entreprise s’est d’abord spécialisée dans le test de programmes informatiques, une tâche méticuleuse et répétitive qui convient très bien aux Aspergers. Une entreprise danoise similaire, Specialisterne, avait d’ailleurs testé en 2005 le Media Center de Windows XP. «Le plus important pour nos employés est d’avoir un environnement très stable et des tâches bien déterminées. Ils travailleront ensuite avec assiduité, patience et grande exactitude. Et surtout, avec une totale franchise. Nous sommes incapables de mentir!» Et la cheffe d’entreprise d’ajouter: «J’ai un cerveau d’adulte, mais émotionnellement, je suis comme un enfant de 5 ans.»

Souvent intelligents, les Aspergers se révèlent compétents dans des domaines techniques comme la mécanique et l’informatique, dans les arts ainsi que dans les langues. Certains travaillent par exemple pour des journaux comme correcteurs, mais le plus souvent les difficultés liées au stress font échouer études et carrières. L’imprévu stresse très vite un Aspie et peut complètement le paralyser.

A Zurich, l’organisation du travail est très précise. Chaque employé sait ce qu’il devra faire pendant la journée, chaque armoire est clairement étiquetée et les bureaux n’ont pas de téléphone. Sur la porte, un signe: «Prière de ne pas déranger! Utiliser l’e-mail SVP.» C’est le prix à payer pour travailler avec des personnes méticuleuses, mais souvent fragiles.

L’entreprise zurichoise compte deux «neurotypiques» — le surnom que les Aspies donnent aux gens normaux: le beau-père de la directrice et une personne responsable des ressources humaines et du management de projets. Elle accompagne aussi les employés lorsqu’ils se rendent chez des clients pour éviter les problèmes qui rendraient impossible leur travail, comme par exemple des grands bureaux où passent trop de monde.

«Nous comprenons mal le langage corporel, les sous-entendus et les métaphores. L’ambiguïté nous déstabilise: tout doit être clair, vrai ou faux. L’émergence d’internet nous aide beaucoup: nous sommes bien plus à l’aise pour communiquer par e-mail que par téléphone.» Les Aspies utilisent les forums en ligne et le web pour étancher leur soif de connaissance, souvent compulsive. «Nous sommes très bien adaptés au monde digital et je me suis déjà demandé si nous ne représentions pas une nouvelle étape dans l’évolution de l’espèce humaine…», sourit Susan Conza qui ne manque pas d’humour ni de charme. Cette perception du monde très binaire et objective rappelle d’ailleurs fortement les ordinateurs qui ne travaillent qu’avec des zéros et des uns, et jamais avec des chiffres entre deux.

«Notre complète franchise peut brusquer — si un Aspie pense qu’un chef a tort, il le lui dira. Sans arrogance, mais sans prendre de gants… Je suis convaincue que cette sincérité et notre créativité pourraient apporter un plus à la politique et aux entreprises.» On se surprend à rêver: un monde où les calculs des politiciens et les amitiés d’affaires laisseraient la place à des échanges directs, francs et univoques… Mais quelle entreprise est vraiment prête à regarder la vérité en face? Peur de la solitude, propension au mensonge, hypersensibilité aux émotions et déni de la réalité: les neurotypiques présentent aussi leurs petits défauts. Mais contrairement aux Aspies, jamais ils ne les admettront.
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Une version de cet article est parue dans l’Hebdo.



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