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reseauxMERCREDI 06 NOVEMBRE 2013
Nouveaux médias, nouvelles addictions
Les relations en ligne peuvent enfermer l’individu dans diverses formes de dépendances. Les médecins s'interrogent sur les réponses à apporter.
Par Sylvain Menétrey

Il y a quelque temps, Arnaud Cerutti, jeune journaliste genevois, se livrait dans la presse pour raconter comment Facebook lui avait «presque sauvé la vie». Alors qu’il était en grave dépression, l’inscription sur le réseau social lui avait permis de renouer avec d’anciennes amitiés, de se rendre compte qu’au fond de son sentiment de solitude, des gens lui témoignaient de l’intérêt. Mais c’est le jour où il a publié une image récente de lui, alors qu’il n’avait plus que la peau sur les os, que les relations en ligne ont fait irruption dans le réel. En voyant la photo, sa famille, avec qui il s’était brouillé, a pris conscience de la gravité de son état, a appelé le Conseil de surveillance psychiatrique et l’a fait soigner. Le journaliste déclare que depuis cet épisode, il a retrouvé la joie de vivre et qu’il a des relations en ligne et hors ligne.

Pour le meilleur, comme dans cet exemple, mais aussi pour le pire, les nouvelles technologies ont pris une très grande place dans nos vies. A tel point qu’il devient presque absurde de parler de virtuel pour définir la vie sur le réseau. «Les relations qui s’établissent à travers internet sont vraies, elles appartiennent à la vie quotidienne, assure Yann Leroux, psychologue français, auteur de plusieurs ouvrages sur l’influence des nouveaux médias sur la psychologie. En consultation, les gens me parlent de ce qu’ils font sur Meetic ou sur Facebook, sans marquer de différence avec les autres domaines de leur vie.»

Usage excessif

Pour de nombreuses personnes qui souffrent de timidité, internet offre une fenêtre sur le monde et un moyen plus aisé d’interagir avec les autres. «Via internet on ne s’expose pas avec son corps, on peut jouer n’importe quel rôle, car l’autre ne nous voit pas. On peut s’y entraîner à acquérir de meilleures compétences avant de les exercer dans la vie réelle», confirme Sophia Achab, cheffe de clinique à l’unité d’addictologie aux Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG).

Désinhibantes pour certains, les nouvelles technologies possèdent également leur face sombre, lorsqu’elles emprisonnent les usagers dans la toile de la dépendance. Même si la bible de la psychiatrie, le «Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux» (DSM) ne répertorie pas encore la cyberdépendance comme une affection connue, de plus en plus de personnes consultent leurs médecins pour des problèmes liés à l’usage excessif des nouveaux médias. «Nous nous occupons régulièrement de cas de ce genre, notamment pour des personnes dépendantes aux jeux qui impliquent plusieurs joueurs», dit Olivier Simon, médecin associé du Centre du jeu excessif du CHUV.

La recherche sur ce type de troubles en est encore à ses débuts. Tous les psychiatres et psychologues ne s’accordent d’ailleurs pas encore sur la réalité de cette addiction. Yann Leroux fait partie des sceptiques: «C’est un Saint Graal que l’on cherche en vain depuis des années. A mon avis, la cyberaddiction n’existe pas. Des personnes souffrant de difficultés psychopathologiques les expriment à travers les réseaux sociaux et internet.» Autrement dit, les outils technologiques n’auraient pas de propriétés addictives en soi, contrairement, par exemple, à des substances comme la nicotine; ils seraient simplement les viatiques à travers lesquels des personnes présentant des troubles psychiques exprimeraient leurs problèmes.

Ce psychologue prend l’exemple du syndrome FOMO, ou fear of missing out. Il s’agit de la peur de rater des événements importants. Les gens qui en souffrent ont l’impression que les autres s’amusent davantage qu’eux et sont angoissés à l’idée de manquer la fête où il fallait être. Cette peur, qui peut paralyser l’individu au moment d’affirmer une préférence, serait provoquée par
la comparaison incessante entre les choix personnels et ceux des autres, rendus aisément comparables grâce aux publications sur les réseaux sociaux. «Il ne s’agit en réalité que du nouvel habillage d’anciennes angoisses: la peur de ne pas avoir acheté la plus belle voiture ou de ne pas avoir les meilleures notes. Aujourd’hui, comme tout le monde est interconnecté, il suffit que les discussions s’enflamment sur un sujet qu’on n’a pas suivi de près pour qu’on se sente largué», tempère le psychologue bordelais.

Etudes sur le cerveau

S’il faut rester prudent dans ce domaine avant de crier à l’apparition de nouveaux syndromes, plusieurs recherches tendent toutefois à établir un lien entre nouveaux médias et addiction. «Même si la causalité n’est pas encore formellement établie et si les échantillons tests demeurent restreints, des données issues de l’imagerie cérébrale montrent des similitudes entre addiction à internet
et à une substance», note Sofia Achab. Cette psychiatre, responsable du programme NANT (nouvelle addiction, nouveau traitement) mis en place en 2007 à Genève, a participé à une étude qui trace un parallèle entre addiction à internet et à la nicotine. «L’usage d’internet active des zones rattachées à la récompense. On remarque ainsi la sécrétion de dopamine et de sérotonine. Comme dans le jeu d’argent, même en l’absence de substance, une addiction peut se développer.»

De manière surprenante, les mêmes mécanismes entrent en jeu. «Par exemple, les jeux vidéo en ligne massivement multijoueurs délivrent une dose de bien-être récurrente et immédiate après le jeu. Un joueur qui monte dans les niveaux ressent un bénéfice supplémentaire; il a accès à de nouveaux objets et il est reconnu dans la communauté des joueurs.»

Ces mécanismes, associés à l’accessibilité 24h/24 d’internet, son coût minime, son haut débit et son anonymat favorisent l’addiction. Celle-ci est diagnostiquée par les services psychiatriques à partir du moment où une souffrance est exprimée, non pas seulement par les proches, mais par les personnes concernées; celles-ci sont amenées à mettre entre parenthèses d’autres secteurs de leur vie, comme par exemple leur travail, ou leurs relations sociales, pour obtenir leur dose de satisfaction, à l’image de la souris cocaïnomane qui recherche sa substance et pédale éternellement pour l’atteindre. «Les personnes qui demandent de l’aide à ce niveau arrivent généralement dans un profond état d’anxiété ou de dépression», témoigne ainsi Olivier Simon.

Instincts primaires

Si l’accessibilité sans limite aux médias électroniques contribue à l’addiction, ce sont surtout leurs contenus spécifiques comme les chats, les réseaux sociaux, les sites pornographiques ou les jeux qui les catalysent. «A l’époque préhistorique, plus le genre humain était groupé, plus il avait de chance de survie. Certains champs d’internet font appel à ces mêmes instincts primaires», analyse la psychiatre. En renforçant le sentiment d’appartenance à une communauté, les réseaux sociaux auraient un tel effet rassurant. «De plus, des sites aux stimuli saillants, très forts et très percutants, suscitent des réactions de l’ordre de la survie, du sexe et de l’interaction sociale.»

En raison de la multiplicité des stimuli, les spécialistes parlent de cyberaddictions au pluriel. On retrouve également parmi les personnes cyberdépendantes des sous-groupes aux profils variés. «L’addiction aux réseaux sociaux serait plutôt féminine, le cyber porno concerne davantage les hommes mûrs, les jeux vidéo de jeunes adultes bien insérés, mais ces catégories évoluent avec les nouvelles technologies», relève Sophia Achab.

La variation entre comportement en ligne et hors ligne constitue un autre élément à mettre au crédit de la reconnaissance de la cyberdépendance. «Je n’ai jamais rencontré dans ma pratique des gens qui cumulaient addiction au sexe et aux sites pornographiques, ni au poker en ligne et au jeu dans la vie réelle, poursuit la psychiatre. Les gens qui fréquentent les casinos virtuels cherchent des sensations différentes. La sociabilité et les échanges autour des machines à sous, qui peuvent avoir
un rôle dans le maintien du jeu problématique, n’existent pas en ligne.»

Traiter de telles addictions s’avère complexe car il n’est pas envisageable de prescrire un sevrage complet, contrairement aux substances addictives. Les traitements passent donc souvent par une psychothérapie individuelle ou en groupe. «L’idée est d’arriver avec la personne à un objectif de vie dans lequel elle peut s’inscrire. Il s’agit de réapprendre la manière de consommer du contenu multimédia. Nous cherchons également à déterminer dans quelle mesure l’addiction est liée à une dynamique familiale et comment l’évolution de l’addiction se répercute sur l’entourage.»

Les experts se rejoignent pourtant pour ne pas diaboliser internet. «Cet outil de travail ne devient problématique que pour une petite minorité», assure Sophia Achab. Bouée de sauvetage pour certains, nouvelle manière assumée de vivre leur sexualité ou leur vie sociale pour d’autres, espace d’interactions positives, mais aussi parfois destructrices, internet nécessite une forme d’éducation
qui limite les risques de consommation problématique.
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Une version de cet article est parue dans le magazine
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