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monitoringMERCREDI 13 NOVEMBRE 2013
La mesure de soi, jusqu’à l’obsession
Récolter des données sur soi-même à l’aide de capteurs, c'est la tendance en vogue du «quantified self». Décryptage du phénomène et interview de l'Américain Chris Dancy, l'homme le plus quantifié du monde.
Par Benjamin Keller

Avez-vous une idée du nombre de pas que vous effectuez chaque jour? Connaissez-vous votre rythme cardiaque? Etes-vous au courant du temps que vous mettez en moyenne pour vous endormir chaque nuit? Savez-vous quelle proportion de CO2 contient l’air de votre domicile? A priori, non. A moins que vous ne fassiez partie du nombre croissant d’adeptes du «quantified self».

Aussi appelée «auto-quantification» ou «automesure» en français, cette pratique consiste à récolter des données sur soi-même ou sur son environnement à l’aide de capteurs ou d’applications mobiles. Le terme anglais a été popularisé dès 2007 par Gary Wolf et Kevin Kelly, deux collaborateurs du magazine «Wired», qui ont créé le site du même nom. Auparavant réservé aux sportifs ou aux personnes souffrant de problèmes de tension ou de diabète, le «quantified self» s’est démocratisé ces dernières années grâce notamment à la miniaturisation des puces électroniques et à la généralisation des dispositifs intelligents comme les smartphones.

Balances connectées mesurant l’indice de masse corporelle et la masse graisseuse, bracelets compteurs de pas munis d’accéléromètres ou autres traqueurs d’activité accompagnés de leurs applications, font désormais fureur et s’achètent à des prix de plus en plus abordables, auprès de fabricants comme Nike ou Jawbone. «La demande pour les technologies portables est en forte augmentation», confirme Christian Neuhaus, porte-parole de l’opérateur Swisscom, qui propose ce type de produits dans son assortiment.

Organisé en réseau, le mouvement «quantified self» compte une centaine de communautés d’utilisateurs réparties sur les cinq continents. En Suisse, deux groupes ont été créés l’an passé à Zurich et à Genève, réunissant au total 150 membres. Lors de rencontres ou sur internet, ils discutent des dernières innovations et partagent conseils et expériences personnelles.

«Les motivations peuvent être liées à des problèmes de santé, à l’envie d’améliorer ses performances ou encore à des objectifs précis, comme de regarder moins la télévision», explique Emmanuel Gadenne, auteur du «Guide pratique du Quantified Self» (2012) et responsable de l’antenne parisienne du mouvement. Certains vont jusqu’à commander des analyses sanguines ou des tests ADN pour prévenir ou détecter d’éventuelles maladies.

Emmanuel Gadenne, qui s’est lui-même lancé dans l’auto-quantification en 2003 «pour retrouver un meilleur équilibre de vie», met en avant la valeur d’auto-coaching du «quantified self»: «J’ai commencé à porter le bracelet Fitbit pour me prouver que je pouvais marcher 2’500 km par an.

Si je l’enlève, je sais que je redescendrai autour de 1’000-1’500 km.» Le Français met également en avant le fait que cette pratique permet de retracer l’historique de ses activités: «Mon médecin n’a aucune idée de l’évolution de mon poids ou de mon taux de cholestérol depuis vingt ans. Avec l’automesure, on peut facilement stocker n’importe quelle donnée pendant une durée indéterminée et la mettre à la disposition de son spécialiste.»

Dans le sport, le «quantified self» s’est également généralisé depuis quelques années. «Comme les professionnels, les amateurs utilisent toujours plus d’instruments pour analyser leurs performances, observe Gérald Gremion, médecin-chef du Swiss Olympic Medical Center et médecin adjoint au Département de l’appareil locomoteur du CHUV. Ils veulent accorder moins de place au hasard.»

L’autoquantification présente quelques dérives. Georges Conne, médecin généraliste qui exerce à Bussigny-près-Lausanne (VD), juge cette pratique potentiellement anxiogène. Il a fait part de ses craintes dans une chronique publiée récemment dans la «Revue médicale suisse.» «A moins de souffrir d’une maladie chronique nécessitant un suivi constant comme le diabète, le contrôle permanent a tendance à augmenter les inquiétudes des patients, estime-t-il. Ceux qui récoltent des données sur eux-mêmes comparent leurs résultats à une norme et considèrent que tout ce qui dépasse cette limite est pathologique. Mais qui définit la norme? C’est là que doit intervenir le filtre du médecin.»

Un sentiment partagé par Lilli Herzig, responsable de la recherche à l’Institut universitaire de médecine générale du CHUV, pour qui la limite entre l’utilisation intelligente et pathologique des données issues du «quantified self» est floue et se définit au cas par cas: «Depuis peu, nous voyons arriver des patients en consultation avec leur propre diagnostic. Lorsque cela constitue une base de discussion avec le médecin, c’est positif. Si les données sont de bonne qualité, il n’y a pas de raison de ne pas les prendre en considération. Cependant, le dialogue est parfois difficile avec des patients qui veulent tout maîtriser. Il est alors nécessaire de vérifier s’il n’existe pas un diagnostic psychiatrique sous-jacent.»

Pour Emmanuel Gadenne, les mesures doivent toujours être adaptées aux buts fixés. «Tout le monde n’est pas candidat à ces dynamiques d’auto-coaching. Par exemple, je n’ai personnellement aucune raison de mesurer mon taux de glucose dans le sang. Il faut cibler trois ou quatre objectifs à atteindre, par exemple arrêter de fumer. Ensuite, l’important est de bien discuter avec son médecin des résultats que l’on souhaite obtenir.»

A l’extrême, certains adeptes du «quantified self» affirment être en mesure de se passer de leur médecin et espèrent pouvoir faire analyser un jour leurs données par des algorithmes, à l’image de l’Américain Chris Dancy (lire son interview ci-dessous). Une vision futuriste qui laisse Lilli Herzig sceptique: «Il existe déjà des outils informatiques qui analysent ces données dans le but d’orienter le diagnostic. Mais ils sont réducteurs, car ils ne recherchent qu’une seule maladie à la fois, alors qu’il est fréquent que plusieurs pathologies cohabitent, ce qui complique les choses. Les patients ne sont pas des robots.»
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INTERVIEW

«Je porte une demi-douzaine de capteurs»

L’Américain Chris Dancy s’est rendu célèbre outre-Atlantique en poussant l’automesure à l’extrême. Il accumule énormément de données, notamment sur son état de santé.

Avant 16h, Chris Dancy règle les lampes de son domicile sur le mode «study», la température sur 21,6 °C, l’humidité sur 31% et n’écoute pas de musique à plus de 71 battements par minute. Ces règles, ce consultant en technologies digitales de 44 ans les a établies sur la base de l’immense amas de données qu’il a récoltées sur lui-même depuis cinq ans. Il a répondu à nos questions depuis Denver, aux Etats-Unis, où il réside.

Les médias anglo-saxons vous considèrent comme «l’homme le plus quantifié du monde». Que mesurez-vous exactement?

J’utilise plus de 300 systèmes distincts pour récolter des mesures qui se répartissent en dix catégories: santé, divertissement, environnement domestique, réseaux sociaux, travail, voyages, opinions, création de contenu, argent et spiritualité. Je porte une demi-douzaine de capteurs en alternance pour mesurer mon rythme cardiaque, la température de ma peau ou mon sommeil.

Quelles sont vos motivations?

Il y a cinq ans, j’ai commencé à sauvegarder mon activité sur les réseaux sociaux, pour conserver une trace de ce que je postais. Puis je me suis mis à récolter des données sur mon corps pour améliorer ma santé. J’ai alors réalisé que des facteurs évidents comme la durée du sommeil ou la nourriture ne sont pas les seuls à avoir des conséquences sur le bien-être. En réalité, la santé est corrélée aux neuf autres catégories que je quantifie. J’ai par exemple remarqué que certaines émissions télévisées influent négativement sur mon sommeil.

Partagez-vous vos données avec votre médecin?

Je me rends à son cabinet pour lui tenir compagnie (rires). Je doute de sa capacité à suivre l’évolution de mon état de santé. Je m’occupe donc au maximum de mon suivi, à l’aide de sites de conseils médicaux comme WebMD. Grâce à des outils comme le superordinateur Watson, les patients pourront accumuler des connaissances de la même manière que les médecins.

Etes-vous en bonne santé?

Oui, j’ai d’ailleurs perdu 27 kg depuis que je me quantifie.

La protection de vos données vous inquiète-t-elle?

Pas vraiment. Il y a toujours un risque que ces informations tombent entre de mauvaises mains. Au moins, en me quantifiant, je sais ce que le gouvernement peut découvrir sur moi.

Avec ce monitoring permanent, vous sentez-vous encore libre?

A l’heure actuelle, une grande partie de nos actions sont déterminées par notre environnement. Dans les magasins, les rayons ne sont pas disposés au hasard. Le parcours d’achat est établi en fonction de critères précis pour guider inconsciemment les consommateurs. Se quantifier permet justement d’éviter de se faire manipuler.
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Une version de cet article est parue dans le magazine
IN VIVO (n° 1). Pour vous abonner, cliquez ici.



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