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economieLUNDI 02 DÉCEMBRE 2013
«Le boom de l’Afrique n’est pas un mythe»
Dans son livre «The Fastest Billion», l’économiste britannique Charles Robertson compare le continent à une nouvelle Chine. Il y prédit une très forte croissance dans les années qui viennent. Entretien.
Par Serge Maillard

L’Afrique est en vogue. A un an d’intervalle, les magazines The Economist, en 2011, et Time, en 2012, ont lancé une édition portant exactement le même titre: «Africa rising». A défaut d’originalité, le message est clair: face à une zone euro en crise, une Amérique surendettée, et même une Chine affichant des signes de ralentissement, les investisseurs en quête de croissance auront tendance à porter leur regard vers le sud du Sahara. La première publication en a profité pour faire son mea culpa sur sa Une parue onze ans plus tôt, à propos du «continent sans espoir».

L’économiste britannique Charles Robertson est l’un des avocats les plus ardents de la cause africaine. L’an dernier, il a publié un ouvrage intitulé «The Fastest Billion: The Story Behind Africa’s Economic Revolution». Ce spécialiste des marchés émergents a aussi un pied dans les affaires: il dirige l’unité de stratégie macroéconomique à Renaissance Capital, une banque d’investissement contrôlée par l’influent milliardaire russe Mikhaïl Prokhorov, qui mise sur l’Europe de l’Est et l’Afrique subsaharienne. Parmi les projets les plus ambitieux de l’établissement figure la création d’une «ville neuve» de 62′000 habitants aux abords de Nairobi, au Kenya.

Invité mi-novembre par la Fondation de la Haute Horlogerie à l’occasion de son forum annuel, Charles Robertson a répondu à nos questions.

Vous présentez l’Afrique comme une nouvelle Chine, dont le poids économique dépassera l’Europe et l’Amérique réunies d’ici à 2050! Qu’est-ce qui vous fait croire cela?

Sur les 25 pays qui ont enregistré la plus forte croissance ces dix dernières années, au moins 10 sont des Etats africains. A 7% de croissance annuelle, on double la taille d’une économie toutes les décennies. Si l’Afrique continue à croître ainsi, elle passera d’un poids de 3 à 29 billions de dollars d’ici à 2050. Mais attention, les Africains ne seront pas plus riches que les Américains et les Européens. Si le PIB du Nigeria est multiplié par quinze, le revenu par habitant atteindra le niveau actuel du Brésil. Les Africains feront alors face aux problèmes que ce pays rencontre du fait de l’émergence de sa classe moyenne.

Pourquoi un boom devrait-il se produire maintenant?

C’est l’ultime continent, celui qui n’a encore jamais décollé. Mais c’est toujours difficile de changer d’état d’esprit, après un demi-siècle où l’on a surtout entendu parler de famines… Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, absolument personne n’aurait parié sur l’Asie, qui était ravagée par les conflits. Depuis lors, on s’est rendu compte que chaque continent pouvait élever son niveau économique à grande vitesse. C’est le tour de l’Afrique.

Qu’est-ce qui a changé?

D’abord, la gouvernance, grâce à la fin de la guerre froide. L’Occident et l’URSS soutenaient chacun leurs dictateurs locaux. Etre au pouvoir, c’était d’abord être un bon allié. L’agenda politique a changé: il y avait seulement trois démocraties en 1991. Aujourd’hui, il y en a environ 19, dont certains des pays les plus peuplés.

Des démocraties fragiles, tout de même…

Leur solidité va de pair avec la richesse. Lorsque nos revenus étaient similaires, nos démocraties aussi étaient instables. Au niveau économique actuel de l’Afrique, on peut s’attendre à ce qu’en moyenne, deux démocraties échouent chaque année… Mais aussi à ce que trois nouvelles apparaissent! Cette année, c’était le Mali, même si on l’a moins médiatisé que le conflit de l’an dernier. Je remarque une nouvelle génération de leaders arrivés au pouvoir depuis trois ans ou moins, qui pourraient changer la donne: Uhuru Kenyata au Kenya, John Dramani Mahama au Ghana, Michael Sata en Zambie et Goodluck Jonathan au Nigeria.

Où voyez-vous des signaux positifs?

Le Nigeria est sans doute le pays auquel il faut prêter le plus d’attention. Si cet Etat est en bonne santé économique, alors toutes mes projections tiennent. La Ministre des Finances Ngozi Okonjo-Iweala, qui a signé la préface de mon livre, a par exemple fait progresser la privatisation du secteur de l’énergie: en quatre ans, la production d’électricité au Nigeria a doublé. Par ailleurs, il y a dix ans, ce pays devait importer du ciment. Grâce notamment à des mesures de protectionnisme, l’entrepreneur Aliko Dangote est parvenu à monter une industrie locale. Aujourd’hui, il construit des usines au Sénégal et Afrique du Sud, et il est devenu la personne noire la plus riche au monde, devant la présentatrice américaine Oprah Winfrey.

Certains chercheurs, comme Rick Rowden, considèrent le boom annoncé de l’Afrique comme un mythe, en l’absence d’une véritable industrialisation.

Ce n’est pas un mythe. D’une part, avec l’économie digitale, la manufacture n’est peut-être plus un prérequis au développement. Les Philippines ou l’Inde ont grandement bénéficié de la délocalisation de services informatiques. Le Rwanda, qui est un pays bilingue français et anglais, pourrait devenir le «call centre du monde». Néanmoins, je reste convaincu de l’importance de l’industrie. Et de ce point de vue aussi, plusieurs conditions favorables se mettent en place: en particulier, les investissements directs étrangers ont augmenté et la scolarisation de niveau secondaire est passée de 9% dans les années 1970 à 29% aujourd’hui. L’Afrique est au niveau du Mexique ou de la Turquie en 1975, lorsque ces pays sont passés d’une économie basée sur l’agriculture à une industrie légère. Maintenant que la production textile devient trop chère en Chine, certains entrepreneurs délocalisent au Vietnam, au Bangladesh ou au Pakistan. Et d’autres choisiront l’Afrique. L’Ethiopie commence déjà à accueillir de l’industrie textile, car elle est compétitive.

Les pays africains restent néanmoins très dépendants de leurs ressources naturelles. Comment en sortir?

Les gouvernements doivent réinvestir ces surplus dans les infrastructures: ports, routes, réseaux électriques. Le Kenya est par exemple en train d’étendre le port de Mombasa. Ce pays a mis en place une feuille de route pour les prochaines décennies, «Vision 2030», qui comprend le développement de l’infrastructure et des mesures de protection tarifaire. C’est le prérequis à l’industrialisation. Honda va produire 25′000 motos par an dans une nouvelle usine au Kenya. Samsung également va assembler des ordinateurs et des téléviseurs dans ce pays.

La grande absente de vos projections est l’Afrique du Sud. S’il y a un géant économique, c’est pourtant bien ce pays.

On peut tabler sur environ 3% de croissance ces prochaines années pour l’Afrique du Sud, contre au moins 5% pour l’Afrique subsaharienne dans son ensemble. C’est un autre stade de développement: au Nigeria, les gens essaient de sortir de la pauvreté rurale, alors qu’en Afrique du Sud, le PIB par habitant est déjà à 11′000 dollars. La grande difficulté, c’est le manque d’éducation de toute une génération de travailleurs noirs, un legs de l’apartheid. Aujourd’hui, il y a 25% de chômage, et en même temps des grèves pour réclamer des hausses de salaires. C’est un moment difficile à passer.

Après des décennies de misérabilisme, ne tombez-vous pas dans l‘excès inverse? La Banque africaine de développement évoque une classe moyenne de 300 millions d’Africains, mais les considère ainsi à partir de 2 dollars de revenu par jour…

Cela ne nous a pas aidés, c’est sûr! Mais nous avons fait notre propre rapport sur la classe moyenne du Nigeria, les cinq millions de personnes qui gagnent de 10 à 20 dollars par jour. Là, cela commence à être plus pertinent: à la fin de l’année, ce niveau de revenu suffit pour acheter une voiture coréenne et une tablette électronique. A mon avis, il n’y a pas de danger d’en faire trop: on ne m’écouterait pas s’il n’était déjà largement reconnu que l’Afrique allait dans la bonne direction.
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Une version de cet article est parue dans L’Hebdo.



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