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santeMARDI 17 NOVEMBRE 2015
«La politique suisse en matière de drogue m’inspire»
Le chercheur américain Carl Hart s’est fait connaître en questionnant de nombreux présupposés liés aux addictions. Installé temporairement à Genève, il prépare un deuxième ouvrage. Interview.
Par Clément Bürge

Carl Hart n’est pas un chercheur traditionnel: aujourd’hui âgé de 49 ans, il a passé sa jeunesse dans un quartier défavorisé de Miami, où il a consommé et vendu de la drogue. «Je suis l’opposé du cliché du chercheur blanc issu d’une famille riche», dit-il en riant. Il est le premier professeur d’origine afro-américaine titulaire en sciences de l’Université Columbia, où il mène des projets de recherche sur l’impact des drogues sur le comportement humain.

Sa pensée, décrite dans son livre High Price*, suscite l’ire des politiciens conservateurs, qui la jugent provocatrice et infondée. Des membres de la communauté scientifique se sont exprimés pour soutenir son approche et rappeler que ses opinions reposent sur des recherches pertinentes et des données solides. «Les arguments de Carl Hart sont convaincants», assure dans le New York Times Craig R. Rush, psychologue à l’Université du Kentucky spécialisé dans les comportements liés à la consommation de drogues. «Je soutiens l’opinion de Carl Hart, ajoute David Nutt, professeur de neuropsychopharmacologie à l’Imperial College London. Le facteur social doit toujours être considéré lorsque l’on parle de dépendance, d’autant plus dans les sociétés défavorisées ou qui n’ont pas la possibilité de s’épanouir.»

Carl Hart habite temporairement à Genève. Il y travaille sur son prochain livre, qui sera en partie inspiré par la politique de la drogue helvétique.

L’évocation dans votre livre de vos problèmes de jeunesse aurait pu nuire à votre carrière. Pourquoi en avoir parlé?

Je voulais que les gens sachent que je ne suis pas un cliché de scientifique blanc et riche. Mais, surtout — et c’est l’un des objectifs de mon livre — je voulais aussi inspirer la jeunesse afro-américaine et lui donner de l’espoir: même si on commet des erreurs, nous ne sommes pas condamnés à ne rien faire de notre vie. On peut toujours réussir et avoir un bon travail. Tout le monde a le droit d’avoir une vie mouvementée et de se rattraper par la suite. Mon parcours l’illustre.

Parlez-nous de la fameuse expérience Rat Park, réalisée dans les années 1970, que vous décrivez dans votre livre.

Lors de cette expérience, certains rats vivaient dans un environnement social riche et excitant, tandis que d’autres rats étaient solitaires et devaient habiter dans des cages sinistres. Et les deux groupes de rats pouvaient choisir de s’auto-administrer de la morphine. Le résultat? Les rats qui vivaient dans le milieu excitant prenaient bien moins de morphine que leurs tristes comparses.

Vous avez reconstitué cette expérience avec des humains. Pouvez-vous décrire ce que vous avez fait et comment?

Nous avons recruté des personnes dépendantes et leur avons donné du crack le matin. Puis, au cours de la journée, nous leur avons proposé soit de reprendre du crack soit de gagner 5 dollars. Et nous changions la dose de crack que nous proposions, celle-ci était parfois plus élevée, parfois plus petite.

Qu’avez-vous découvert?

Nous avons constaté que la décision de prendre de la drogue était tout à fait rationnelle et ne répondait pas seulement à une logique de dépendance. Quand la dose de crack offerte était minime, le participant choisissait de prendre l’argent à la place. Quand elle était grande, il prenait le crack. Quand une alternative intéressante s’offre à un toxicomane, il prend des décisions rationnelles.

Votre recherche va à l’encontre du discours habituel sur la drogue. D’où vient ce décalage?

Le principal problème a trait à une question de perception, qui a contaminé toute la communauté scientifique: lorsque nous, les chercheurs, entamons un projet de recherche, nous avons tendance à percevoir les drogues comme quelque chose de négatif, de diabolique presque. Seuls les impacts nocifs des drogues ont été étudiés et décrits. Or, en tant que scientifique, nous nous devions d’avoir une compréhension en profondeur d’un sujet et de l’aborder sous plusieurs angles.

Quels seraient les aspects positifs des drogues?

Les effets positifs sont multiples: chez certaines personnes, les drogues facilitent les interactions sociales, améliorent les performances sexuelles et les capacités cognitives. Les êtres humains vont toujours consommer des drogues, qu’importe les lois et autres interdictions mises en place. Nous nous devons d’analyser les différents aspects de l’impact des drogues sur le corps humain.

Quelles sont, selon vous, les idées erronées qui existent autour de l’addiction?

Il y a tellement d’idées reçues. La plupart des gens pensent que le crack est tellement addictif qu’une seule prise suffit à vous en rendre dépendant. Idem avec l’héroïne: une unique injection, et voilà, vous devenez toxicomane.

Ce qui est faux?

80 à 90% des gens qui consomment des drogues illégales ne sont pas toxicomanes. La grande majorité sont des personnes responsables. Ils ont un job, ils paient des impôts, ils s’occupent de leur famille.

Vous réfutez aussi l’idée que les gens qui prennent de la drogue ont plus de chances de tomber dans la criminalité.

Le public mélange prise de drogue et crime. Pourtant, il est prouvé que les effets pharmacologiques des drogues ne poussent pas les gens à devenir des criminels. On peut comparer l’impact des drogues dures à celui de l’alcool: nous savons tous qu’une personne ivre peut être turbulente, mais la grande majorité des gens ne le sont pas. Nous avons donné des milliers de doses de crack à des sujets en laboratoire et cela n’a jamais provoqué un seul comportement violent. Le fait qu’une personne devienne agressive ou commette un crime n’a donc rien à voir avec la drogue en soi.

On entend souvent dire que la drogue rend les gens oisifs. Qu’en pensez-vous?

Le mythe veut que les drogues aient un impact sur les performances cognitives d’un individu, que la drogue empêche les gens de devenir des membres productifs de notre société et détruise des familles. Mais la simple prise de drogue ne peut pas être la source de ces maux. Ces difficultés sont causées plutôt par la situation personnelle d’un individu. Est-il pauvre? Vit-il dans un quartier à risque? Va-t-il à l’école? Est-ce qu’il travaille? Il faut prendre en compte toute une série de facteurs.

Vous dites que c’est l’environnement et non la drogue qui a un impact sur le parcours d’un individu?

C’est une équation très simple à réaliser: la drogue provoque un effet d’euphorie, ce qui constitue un renforcement positif. Quand un consommateur n’a aucune autre source de plaisir dans sa vie, pourquoi ne pas prendre de la drogue? Il continuera à se shooter parce qu’il ne peut rien faire d’autre. Par contre, si une personne a des alternatives intéressantes, comme travailler et gagner de l’argent ou gagner le respect de ses pairs d’une manière ou d’une autre, cette personne restera sobre.

Lors de vos expériences, vous injectez des drogues à vos participants, ce qui est inhabituel. Pourquoi ne pas se contenter de travailler avec des rats?

C’est mon mentor Marian Fischman qui a commencé à mener ce genre d’expérience à l’Université Columbia dans les années 1980. Elle voulait savoir comment les humains réagissent quand on leur donne de la drogue, ce qui n’avait encore jamais été fait dans un contexte de laboratoire. Le grand avantage de travailler avec des humains est qu’on peut leur poser des questions. On peut ainsi comprendre toute la complexité de leurs décisions et réactions.

Mais cette méthode est-elle éthique?

C’est effectivement une question très sensible. Nous faisons attention à ne pas donner de la drogue à des gens qui n’en avaient jamais pris. En même temps, ne pas faire d’études sur les humains ne serait pas non plus éthique. Tous nos traitements et nos lois seraient uniquement basés sur des constats empiriques et des observations réalisées sur des rats.

La drogue provoque néanmoins des dégâts. S’ils ne sont pas dus à la nature de la substance elle-même, comment les expliquer?

Les politiques publiques en matière de drogue ont fait énormément de tort. La criminalisation de la drogue est une énorme erreur. Il y a tellement d’exemples de la toxicité de ces politiques. Par exemple, aujourd’hui, quand on arrête une personne qui consomme de la drogue, elle peut en garder une trace dans son casier judiciaire pendant des années, cela l’empêche d’obtenir un job et de retourner sur le droit chemin.

Que faire pour améliorer la situation?

Il faut décriminaliser la drogue, il ne faut plus arrêter et emprisonner les consommateurs de drogue. Au lieu de traquer les consommateurs, la police devrait plutôt s’assurer que les drogues vendues ne soient pas toxiques et que la drogue ne soit pas coupée avec des produits dangereux. Il faudrait aussi mieux éduquer les jeunes, comme on le fait avec l’alcool.

Que pensez-vous de la politique suisse en matière de drogue?

La Suisse est admirable sur plusieurs plans. C’est principalement le ton du débat qui m’impressionne. On aborde les questions liées à la drogue de manière pragmatique et les programmes de soutien aux héroïnomanes sont fantastiques. Donner de la drogue aux toxicomanes comme forme de traitement est une approche intelligente qui fonctionne. Aux Etats-Unis, on n’oserait même pas mentionner cette idée. Toute question liée à la drogue est traitée au travers d’un prisme idéologique qui diabolise la drogue. Cela nous empêche de réfléchir correctement.

Vous vous trouvez maintenant à Genève où vous travaillez sur votre nouveau livre. Pourquoi avoir choisi la Suisse pour lancer ce nouveau projet?

La Suisse a une approche intéressante face à la drogue. Cela m’aide à enlever les œillères que je suis forcé de porter aux Etats-Unis. Mon nouveau livre va essayer de saisir la question de la drogue de manière différente. Etre à Genève me permet de libérer mon esprit.
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BIOGRAPHIE

Carl Hart est un leader en matière de recherche sur l’impact des drogues sur le comportement humain. Né en 1966 dans un quartier défavorisé de Miami, il intègre les forces aériennes américaines à l’âge de 18 ans. Quatre ans plus tard, il entreprend des études scientifiques à l’Université du Maryland. En 2013, il publie le livre High Price: A Neuroscientist’s Journey of Self-Discovery That Challenges Everything You Know About Drugs and Society.
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A LIRE

*“High Price: A Neuroscientist’s Journey of Self-Discovery That Challenges Everything You Know About Drugs and Society”, Ed. Harper, 2013.
“Is Cognitive Functioning Impaired in Methamphetamine Users? A Critical Review”, 2011, Nature.
“Acute Physiological and Behavioral Effects of Intranasal Methamphetamine in Humans”, 2007, Nature.
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A VOIR

“Let’s quit abusing drug users”, TED Conference, 2014.
Lien vers les articles et la vidéo sur www.invivomagazine.com
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Une version de cet article est parue dans In Vivo magazine (no 7).

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