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constructionLUNDI 30 NOVEMBRE 2015
Le Morgien qui relie l’Europe à l’Asie
L’ingénieur Jean-François Klein termine actuellement un projet titanesque reliant les rives du Bosphore, à Istanbul. L’ouvrage a nécessité le travail de 1800 ouvriers pour un budget de 800 millions de dollars. Récit d’une aventure peu commune.
Par William Türler

Créer des liens entre les gens afin d’améliorer leur vie quotidienne. Voilà ce qui motive depuis une trentaine d’années l’ingénieur morgien Jean-François Klein, fasciné par la symbolique du pont. Une passion qui l’a conduit à concevoir, aux côtés de l’ingénieur français Michel Virlogeux, un pont exceptionnel à Istanbul: d’une longueur de 1,4 kilomètre et doté de deux pylônes culminant à 325 mètres chacun (plus hauts que la Tour Eiffel), il se dresse d’ores et déjà de part et d’autre du Bosphore.

L’inauguration de cet ouvrage — le troisième de la ville turque connectant l’Europe à l’Asie — est prévue au printemps prochain. Baptisé «Yavuz Sultan Selim», d’après un monarque ottoman du XVe siècle, il s’agira du pont équipé de voies de chemin de fer disposant de la plus longue portée au monde et des plus hauts pylônes de la planète. En comptant toutes les catégories de ponts, c’est le huitième ouvrage le plus important du globe.

Mais ces chiffres ne montent pas à la tête de l’ingénieur suisse, qui affiche une modestie à toute épreuve. Agé de 54 ans, Jean-François Klein a terminé ses études d’ingénieur à l’EPFL au milieu des années 1980. Il a consacré sa thèse de doctorat aux ponts, plus précisément à la stabilité des ponts à haubans. En sortant de l’école, il fait ses gammes sur un ouvrage à Saint-Maurice (Valais). Suivent d’autres travaux en Suisse avant une première expérience à l’étranger: un projet de pont reliant la Suède au Danemark. Il s’installe ensuite à Genève et participe à son premier concours pour… la traversée de la Rade, en 1996. «En voyageant dans le monde, j’ai pu voir comment les gens réagissent par rapport à ce type d’ouvrage. Ils se les approprient rapidement et en sont fiers. Nous en sommes encore très loin à Genève, l’unité manque pour aller de l’avant.»

Le projet turc débute en février 2012, suite à un appel de son vieil ami Michel Virlogeux, qui lui demande s’il souhaite «faire une bêtise» avec lui. En l’occurrence, il s’agit de participer à un concours de traversée du Bosphore pour le compte de la joint-venture ICA, un groupement d’entreprises privées italo-turques spécialisées dans la construction, qui finance entièrement le projet.

A partir de là, tout s’enchaîne très vite. En quelques semaines le projet est bouclé et le groupe remporte le concours. Ce dernier implique également la réalisation de 160 km d’autoroute de part et d’autre du pont, le tout devant être construit… en trois ans. La construction débute en mars 2013 pour une inauguration initialement prévue en octobre 2015. «Normalement, un tel ouvrage demande au minimum deux ans d’études et quatre à cinq années de construction, souligne Jean-François Klein. En Turquie c’est un peu une manie pour les responsables politiques, tout doit être fait en trois ans… C’est de la folie furieuse! Le moindre grain de sable dans le rouage peut provoquer un retard. Dans de telles conditions et compte tenu de l’ampleur des travaux, le décalage actuel de quelques mois est négligeable. On peut même dire que la réalisation s’est effectuée dans un temps record et va créer un précédent qui n’est pas forcément un bon exemple pour le futur.»

Pour mener à bien ce projet titanesque, l’ingénieur, associé du bureau genevois T ingénierie, a dû monter une machine de guerre dépassant largement les capacités de la société dont l’effectif s’élève à une soixantaine d’employés. Afin de bénéficier de la réactivité suffisante, Jean-François Klein décide de faire appel à plusieurs sous-traitants avec lesquels il a l’habitude de collaborer. Au total, une quarantaine de personnes ont travaillé depuis Genève, accompagnées d’équipes en Italie, en Belgique, en France, au Portugal, en Corée et en Turquie. Au plus fort des travaux d’étude, c’est ainsi une centaine de personnes qui œuvrent sur le projet. Quant à la construction du pont, on a dénombré jusqu’à 1800 ouvriers sur le chantier. A noter que pour sécuriser les coûts gigantesques du projet (800 millions de dollars pour le pont lui-même et plus de 4 milliards pour le projet dans son ensemble), la société ICA décide de remettre en appel d’offre international le pont principal. Appel d’offre remporté par le coréen Hyundai, qui devient le responsable principal de la construction du pont.

«Au départ, nous n’avions aucune donnée géotechnique ou sismique fiables sur les sols avoisinants, souligne Jean-François Klein. Nous sommes un peu partis dans le vide.» Lors de la préparation du projet, les deux ingénieurs proposent d’augmenter la portée du pont à 1,4 kilomètre, afin de s’éloigner du lit du Bosphore et maximiser ainsi les chances de trouver de la bonne roche. «Nous avons immédiatement vu les avantages de cette option. Nous avons pu creuser les fondations dans un temps record: même à une quinzaine de mètres du bord de mer, pas une seule goutte d’eau n’est entrée dans les cavités devant accueillir les pylônes. Ce qui a représenté au final un gain de temps et d’argent considérable pour les investisseurs.»

Le fait que le pont comprenne un chemin de fer a représenté la contrainte la plus importante en raison de la charge particulièrement lourde. D’autant que pour des raisons architecturales, il a été pris la décision de mettre sur un même niveau les quatre voies de transport routier et les deux voies de chemin de fer. Avec pour résultat un pont extrêmement fin (5,5 mètres de hauteur pour 60 de largeur), soit une sorte de fil survolant le Bosphore. Aujourd’hui, la construction du pont est presque terminée: partant des deux rives, les tabliers, actuellement en porte-à-faux sur près de 500 mètres, devraient s’unir au début du mois de février.

Une tradition d’ouvrages d’art

«La Suisse compte une longue tradition d’excellence dans le domaine des ponts grâce à la qualité des formations des écoles polytechniques de Lausanne et Zurich», relève Aurelio Muttoni, directeur du Laboratoire de construction en béton à l’EPFL. Parmi les figures incontournables, il cite notamment Othmar Ammann (décédé en 1965), issu de l’ETHZ et qui a été une figure centrale dans la construction des grands ponts aux USA, mais aussi Christian Menn (professeur à l’ETHZ dans les années 1980-1990) ou René Walther qui enseignait à la même période à l’EPFL.

Jean-François Klein rappelle que la Suisse dispose aussi d’une vieille tradition d’ouvrages d’art en raison de sa topographie particulière. Une tradition qui l’a nourri tout au long de sa carrière et qu’il cherche à perpétuer tant en Suisse qu’à l’international. «L’un des avantages des bureaux d’ingénieurs en Suisse, c’est qu’ils restent de dimension humaine. Ils ne se dispersent pas. On ne trouve pas de compagnies avec des milliers d’ingénieurs comme en Angleterre ou aux Etats-Unis qui fonctionnent comme des administrations. Les responsables des sociétés sont des gens actifs sur le terrain qui développent les projets. Le label suisse de qualité et de précision est encore largement reconnu. En revanche, nous sommes relativement chers, surtout suite au franc fort, que nous subissons en direct. Pour rester compétitifs, nous devons essayer de nous distinguer par notre créativité, nos références et une approche différente.»

Pour le projet turc, le risque pour le bureau genevois était d’autant plus grand qu’il s’est engagé sur la base d’un forfait signé il y a quatre ans. En ce qui concerne le chiffre d’affaires de la société, il reste stable depuis plusieurs années, à 10 millions de francs. Un rythme de croisière qui convient parfaitement à Jean-François Klein, amateur de voile et de montagne durant son temps libre. Forte de la notoriété acquise sur ce chantier hors norme, la société s’intéresse déjà à plusieurs nouveaux projets de grande envergure, notamment en Suisse, aux Etats-Unis ou sur le canal de Panama.
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BIO EXPRESS

1985: Diplôme d’ingénieur civil spécialité structures (EPFL)
1990: Titre de docteur ès sciences techniques (EPFL)
1995: Il devient associé de T ingénierie, à Genève
2012-2013: Projet du troisième pont sur le Bosphore, à Istanbul
2013-2015: Exécution du projet
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Une version de cet article est parue dans PME Magazine.



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