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tabouVENDREDI 11 DÉCEMBRE 2015
Une pilule nommée désir
Un médicament censé rehausser le désir sexuel des femmes vient d’obtenir le feu vert pour sa commercialisation aux Etats-Unis. De quoi s’émoustiller?
Par Andrée-Marie Dussault

«Pour mon mari il y a le Viagra, pour moi, existe-t-il quelque chose?» Cette question, beaucoup de femmes la posent à Sandra Fornage, cheffe de clinique en Gynécologie-obstétrique et médecine sexuelle au CHUV. «Nombreuses sont celles qui demandent explicitement un médicament, raconte la spécialiste. Elles regrettent que ce ne soit plus «comme avant», elles voudraient ressentir davantage de désir pour leur partenaire.»

La pilule bleue contre les troubles de l’érection — qui n’agit pas sur le désir — est commercialisée depuis près de vingt ans, mais il n’y avait jusqu’à présent aucun médicament destiné à la sexualité des femmes. La donne vient de changer: la Food and Drug Administration (FDA) américaine a autorisé en août dernier la mise en circulation du Flibanserin, après l’avoir rejetée deux fois en 2010 et 2013 pour cause d’efficacité limitée et d’effets secondaires.

Sujet tabou

La nouvelle molécule, commercialisée sous le nom de Addyi, doit permettre à toute femme de booster son envie sexuelle, selon son fabricant, le laboratoire américain Sprout Pharmaceuticals. Le médicament est pour l’heure accessible uniquement aux Etats-Unis, sur ordonnance. Il est destiné aux patientes non ménopausées souffrant d’une libido défaillante.

Sandra Fornage voit d’un bon œil l’arrivée de la pilule sur le marché. «Nous sommes vraiment démunis face à ce que nous pouvons proposer aux femmes», admet-elle. Alors que la recherche dans le domaine des traitements pour résoudre les problèmes sexuels masculins existe depuis longtemps, on ne s’intéressait pas au désir féminin, jusqu’à récemment. «Le plaisir sexuel des femmes est un sujet tabou», fait observer dans le quotidien «Libération» Odile Buisson, gynécologue et auteure de «Qui a peur du point G? Le plaisir féminin, une angoisse masculine» (2011).

Depuis les années 1970, la communauté scientifique reconnaît que les femmes aussi peuvent ressentir du plaisir et avoir des orgasmes, note Sandra Fornage. «Aujourd’hui, notamment depuis le succès fulgurant du Viagra, les entreprises pharmaceutiques sont engagées dans une course folle pour trouver un produit «miracle» destiné aux femmes.»

Effet «significatif»

Les propriétés supposées aphrodisiaques du Flibanserin ont été découvertes accidentellement alors que le médicament était testé comme un antidépresseur. La pilule agit sur le cerveau en augmentant la production de dopamine et de noradrénaline — deux neurotransmetteurs qui influent sur le plaisir (le frisson que l’on ressent parfois en écoutant un morceau de musique est provoqué par la dopamine), l’addiction, l’excitation ou encore l’attention, pour ne citer que quelques-unes de leurs prouesses — et en abaissant le niveau de sérotonine, qui impacte plusieurs fonctions physiologiques comme le sommeil et l’humeur.

Les résultats des derniers essais cliniques, menés pendant deux ans sur plus de 1300 femmes au Canada et aux Etats-Unis, ont montré que la prise quotidienne du médicament a eu chez une majorité d’entre elles un effet «significatif» sur leur désir et qu’elles auraient vécu des interactions sexuelles plus satisfaisantes. «Il est intéressant de noter que presque toutes les participantes ayant consommé un placebo ont également ressenti une augmentation de désir et de satisfaction sexuelle», nuance Francesco Bianchi-Demicheli, sexologue et médecin au Département de gynécologie-obstétrique des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), soulignant comment les facteurs psychologiques peuvent jouer un rôle dans la sexualité.

Pas uniquement les facteurs psychologiques, d’ailleurs. Le désir sexuel est le fruit d’interactions multiples et complexes. «Il est lié au relationnel, au social, au culturel, à la biologie, à la génétique, à la chimie et à la santé en général, explique Francesco Bianchi-Demicheli. On ne peut jouer sur tous ces aspects à travers une molécule.» Ce qui ne signifie pas que la chimie soit impuissante pour autant. «De plus en plus d’études neurobiologiques sur les animaux montrent que la conduite sexuelle peut être modulée par une substance pharmacologique.»

Pour le médecin, le Flibanserin, accompagné d’un suivi adéquat, peut être utile pour les femmes qui ressentent une absence d’envie sexuelle, soit un «désir hypoactif», un trouble qui concernerait près de 35% de la population adulte féminine. Seules 10% des femmes souffriraient réellement de ce défaut d’appétit sexuel cependant. «Elles peuvent se sentir frustrées, déçues ou diminuées dans leur identité de femme, ou ont peut-être dû rompre une ou plusieurs relations à cause de cette situation», indique Francesco Bianchi-Demicheli. «Nous apprécierons le degré de satisfaction des patientes avec le temps, dit la sexologue Sandra Fornage. Nous ne sommes qu’au tout début du processus.»

Critiques

Pour Rina Nissim, infirmière spécialisée en gynécologie à Genève et auteure de plusieurs ouvrages sur la santé sexuelle des femmes, la mise sur le marché du Flibanserin n’augure rien de bon. Notamment à cause des effets secondaires qu’il engendre: «On parle aujourd’hui de chute de tension, de syncope et de dépression nerveuse, et il faudra encore des années pour tout savoir.»

Cofondatrice de l’ancien Dispensaire des femmes de Genève, un centre de santé encourageant les femmes à prendre leur santé en main, Rina Nissim déplore que «nous vivons dans une société hypersexualisée où la pression sur les femmes, et les filles, pour qu’elles soient des «bombes sexuelles» est omniprésente». Pour elle, le manque de désir ne se soigne pas. «Il faut simplement qu’une relation en vaille la peine, que les femmes y trouvent leur compte et que les hommes apprennent à faire plaisir à leur partenaire.»

Ce n’est manifestement pas l’avis de l’industrie pharmaceutique. Plusieurs entreprises développent leur propre préparation pour concurrencer le Flibanserin, à l’instar de la société hollandaise Emotional Brain, qui espère commercialiser deux médicaments, le Lybrido et le Lybridos, dès 2017. L’un serait plutôt destiné aux femmes qui manquent uniquement d’envie sexuelle et l’autre à celles inhibées par une anxiété ou des complexes. Lorexys, un autre remède développé par la firme américaine S1 Biopharma, a conclu cette année la deuxième phase d’essais cliniques aux Etats-Unis.
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ENCADRE

Une comparaison inappropriée

L’Addyi, le premier médicament qui promet d’augmenter le désir sexuel des femmes, est souvent désigné en tant que «Viagra féminin», en comparaison avec la célèbre petite pilule bleue destinée aux hommes. Certes, les deux médicaments ont vocation à améliorer la vie sexuelle, mais ils ne jouent pas sur les mêmes mécanismes.

Le Viagra est un médicament qui agit sur le système vasculaire: il favorise la relaxation des vaisseaux sanguins du pénis lors d’une excitation sexuelle. Le sang afflue donc plus facilement dans le pénis, ce qui permet d’obtenir une érection, d’une manière naturelle. L’effet est ponctuel, commence environ une demi-heure après l’ingestion, et dure près de quatre heures. La flibansérine, la molécule qui compose l’Addyi, est un psychotrope proche de l’antidépresseur. Elle agit non pas sur la «mécanique» qui permet la relation sexuelle, mais sur le cerveau de la patiente en réduisant le taux de sérotonine, l’hormone à l’origine de certains troubles du sommeil, l’agressivité, ou encore la dépression. L’Addyi doit être pris quotidiennement.
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Une version de cet article est parue dans In Vivo magazine (no 7).

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