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grandirMERCREDI 13 JANVIER 2016
«L’adolescence n’est pas une maladie»
Professeur émérite de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’Université Paris-Descartes, Philippe Jeammet décrypte le rôle clé que jouent les parents dans le développement de leur progéniture.
Par Céline Bilardo

Le pédopsychiatre français Philippe Jeammet s’intéresse depuis plus de 40 ans aux sentiments, tels que la peur et la solitude, qui peuvent se révéler dévastateurs chez les adolescents. Interview.

Quelle est votre définition de l’adolescence?

Elle est une réponse de la société à un phénomène physiologique qu’est la puberté. L’adolescence n’est pas un phénomène nouveau, mais la manière dont on y répond est nouvelle. On est loin des rites de passage des sociétés traditionnelles que nous avions dans notre enfance, où il y avait une coupure, comme sur le plan religieux, du passage de la fin de scolarité du primaire au secondaire, des mœurs au niveau des sorties, de ce que l’on autorisait aux garçons ou aux filles. Le cadre a énormément bougé.

La notion de liberté ressort beaucoup dans vos différents ouvrages, notamment celle laissée par les parents aujourd’hui. Pourquoi?

Cela me paraît tout à fait fondamental et peut-être même plus dans la tête des parents que des adolescents. Il faut bien comprendre que la liberté n’est pas l’absence de règles. Ce sont d’autres règles et qui surtout s’expriment autrement qu’autrefois. Je crois que l’on a remplacé l’autorité verticale de la société du milieu du XXe siècle, où l’autorité des adultes était beaucoup plus importante. Aujourd’hui, les ados peuvent se permettre de parler aux adultes comme jamais on l’aurait fait autrefois. Mais cela ne traduit pas un manque de respect, c’est simplement que le rapport d’autorité hiérarchique a changé.

Beaucoup de parents se sentent dépassés et se disent que si ce n’est pas ce qu’ils ont connu, alors cela ne va pas. Il existe pourtant une autre forme d’autorité, plus horizontale mais aussi plus fatigante pour les parents. Celle de pouvoir légitimer ses décisions: pourquoi fait-on acte d’autorité? On ne peut plus l’imposer, dire que c’est comme ça et que l’on doit faire comme ça. Il faut dire: «voilà pourquoi je ne suis pas d’accord». Cela oblige les adultes à s’expliquer, mais il est aussi nécessaire qu’ils sachent quoi répondre. Les problèmes actuels sont aussi liés au désarroi des parents.

Quel est l’impact de ce désarroi sur les adolescents?

Ce désarroi des adultes va devenir un facteur d’anxiété pour les plus jeunes. Et rien n’est plus contagieux que l’anxiété.

De nombreuses maladies mentales se révèlent durant l’adolescence, pourquoi?

Les maladies mentales qui naissent souvent à l’adolescence, telles que la schizophrénie, les troubles de l’humeur ou l’anorexie ont toutes un point commun: l’enfermement comme réponse à la peur, courante durant cette période de vie.

Mais l’adolescence n’est pas une maladie, c’est un état normal! La majorité va bien. C’est par contre un révélateur de ce qui demeure en nous de manque de confiance, d’incertitude, car au moment de l’adolescence, cette mutation du corps et de l’accès à la sexualité adulte va obliger l’adolescent à prendre une distance par rapport aux parents et réussir à percevoir ce qui est en lui, ce qu’il a dans le ventre, dans la tête, se mettre à l’épreuve de ses ressources. Elle offre un moyen, à travers les plus fragiles, de voir sur quelques années comment quelqu’un qui avait une enfance tranquille, face à cette tâche de devoir s’approprier ce qu’il a reçu de ses parents, agir en son nom propre, avoir un sentiment de solitude, peut paniquer et développer des peurs importantes qui vont l’obliger, biologiquement, à réagir activement pour se protéger et protéger son équilibre psychique.

Que risque l’adolescent?

Tous ces troubles dits psychiatriques vont l’enfermer dans un des trois domaines qui sont nécessaires à l’épanouissement de la personnalité, c’est-à-dire prendre soin de son corps, développer ses compétences scolaires et développer la sociabilité. L’adolescent fragilisé va se fermer dans un de ces trois modes d’échange, quelquefois les trois. En se fermant, il va retrouver une maîtrise qui le rassure. «Ça ne m’intéresse pas d’aller à l’école, cette vie sociale ne m’intéresse pas, je suis un rebelle.» Sur le moment, ça le protège parce que ça lui donne du sens et il redevient maître de lui. Sauf que ça va le couper des échanges valorisants qu’il pourrait avoir. Il est prisonnier
de ses comportements et plus il est prisonnier, plus il lui est difficile d’aller vers les autres et plus il s’enferme. C’est un cercle vicieux pathogène.

Quelle est la place des parents dans le suivi médical d’un ado?

Il vaut mieux parfois mettre un temps de coupure avec les parents, pas parce que les parents sont mauvais mais parce que la relation est trop chargée d’émotion. Dans le cas de l’anorexie mentale par exemple, quand l’enfant mange, le parent peut se sentir soulagé alors que son enfant est toujours angoissé. Il faut couper pendant un moment cette relation de tension et d’emprise mutuelle. Il faut que les parents comprennent que ces comportements ne sont pas choisis, ils ne sont pas là pour embêter, pour provoquer ou encore s’opposer. L’enfant se comporte ainsi pour avoir l’impression de maîtriser sa situation alors qu’il est en détresse. Il y a toute une conception qu’il faut changer de la maladie mentale. Elle n’est pas une faiblesse, ni une maladie comme les autres, mais une fragilité émotionnelle qui va rendre difficiles les rapports de coconstruction avec l’entourage.

Quelle serait la meilleure attitude des parents face à un adolescent qui semble perdu?

C’est qu’ils puissent dire «attendez, il ne faut pas s’enfermer, il faut qu’on puisse en parler». Eventuellement avec un tiers, et se dire «qu’est-ce qu’on veut, quel but, que l’on garde de l’attention envers l’autre, de la considération.» Pouvoir prendre du recul et trouver comment faire évoluer ce lien avec l’enfant. Pour ça, il faut en parler et pouvoir apprendre à mobiliser ses émotions et ne pas s’enfermer. C’est ce message qu’il faut porter. La maladie c’est la rigidification d’un malentendu qui pourrait évoluer de manière tout autre.
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BIOGRAPHIE

Professeur émérite de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’Université Paris-Descartes, le pédopsychiatre et psychanalyste français est également président de l’école des parents et des éducateurs d’Ile-de-France (EPE-IDF). Il accueille, écoute et conseille des patients adolescents depuis 1968. Philippe Jeammet est l’auteur de plusieurs ouvrages sur les adolescents.
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A LIRE

«Grandir en temps de crise», Bayard Jeunesse, 2014
«Adolescences», La Découverte, 2012
«Anorexie, boulimie:les paradoxes de l’adolescence», Fayard, 2011
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Une version de cet article est parue dans In Vivo magazine (no 7).

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