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societeMERCREDI 27 JANVIER 2016
L’identité des travailleurs en crise
Alors que les études quantifiant le burn-out présentent des résultats alarmants, le bonheur au travail est sur toutes les lèvres. Au point de recréer une forme de pression sur les salariés.
Par Patricia Michaud

«Si nous passons la plus grande partie de notre vie au travail, pourquoi ne pas parler de bonheur au travail?» Ce slogan était le leitmotiv des organisateurs de l’Université du bonheur au travail, mise sur pied à Paris fin 2015. Alors que les études quantifiant le stress et la souffrance au travail sont de plus en plus alarmantes, l’heure est venue de rendre le sourire aux employés. Directeur de la société de coaching Essentiel Management Conseil, Xavier Camby constate qu’«actuellement, de nombreuses personnes exigent que leur travail soit un lieu de réalisation de soi et de développement personnel. On n’a jamais autant travaillé qu’aujourd’hui. Mais les salariés n’acceptent plus de s’épuiser pour rien. Leur activité professionnelle doit faire sens.»

Une petite famille

De là à dire que les employés du XXIe siècle attendent du travail qu’il leur fournisse le bonheur avec un grand B, il y a un pas que Nicky Le Feuvre, professeure de sociologie du travail à l’Université de Lausanne, ne franchit pas: «C’est plutôt de l’ordre de la quête d’une place sociale, voire d’une forme d’épanouissement. Je constate que désormais, le travail est censé répondre à des besoins beaucoup plus sophistiqués qu’avant.» Ce changement, la spécialiste le met en lien «avec les évolutions des systèmes de protection sociale. Après la Seconde Guerre mondiale, on s’est mis à assurer les travailleurs. Or, aujourd’hui, on attend des gens qu’ils prouvent la légitimité de cette protection. Le travail devient encore plus fondamental, car il permet d’accéder aux droits. Une chercheuse américaine parle même de citoyens-travailleurs.» Parés de ce rôle central, le bureau, l’atelier ou le chantier se muent en lieux sur lesquels s’exerce une forte pression. «Le salarié moderne se doit d’être à fond. Faire correctement son boulot est perçu comme négatif. Il faut aller bien au-delà.»

Nicky Le Feuvre relève une autre nouveauté: «être engagé, c’est aussi témoigner à son employeur un investissement affectif». Les relations professionnelles ressemblent dès lors «de plus en plus à celles qu’on observe dans le privé: sorties à ski, apéros, etc. L’entreprise fonctionne comme une petite famille et le fait de bien s’entendre avec ses collègues devient un critère de réussite professionnelle.» A l’inverse, avoir de mauvaises relations sur le lieu de travail peut entraîner une souffrance qui aurait paru disproportionnée à une autre époque», note Nicky Le Feuvre.

Dans ce contexte de pression accrue, la souffrance au travail atteint des valeurs record. «En France, 64% des salariés déclarent aller au travail avec la peur au ventre, rapporte Xavier Camby. Les employeurs ont demandé ces dernières années de plus en plus d’efforts à leurs équipes tout en les considérant comme des variables économiques.» Hormis les très médiatisés burn-out, d’autres conséquences négatives – et coûteuses pour les entreprises – en ont découlé: «De nombreux travailleurs ont réagi en développant leur intelligence protectrice, chacun poursuivant ses seuls objectifs. C’est un non-sens: une entreprise doit encourager l’intelligence collaborative.» Le directeur d’Essentiel Management Conseil voit toutefois «émerger de nouveaux comportements, ceux des managers du futur, attentifs au bien-être de leurs collaborateurs». Selon lui, c’est parce qu’il y a un ruineux excès de souffrance que la question du bonheur au travail est importante actuellement.

Méthodes de coaching

Si elle relève aussi un lien direct entre souffrance et bonheur au travail, Céline Desmarais, directrice du MAS Human Systems Engineering de la Haute Ecole d’Ingénierie et de Gestion du Canton de Vaud - HEIG-VD (lire encadré ci-dessous), est d’avis que ces deux notions ne sont pas totalement antinomiques. «Mes recherches ont montré que certains managers peuvent éprouver simultanément un grand bien-être au travail tout en connaissant de hauts niveaux de stress. Généralement, la souffrance au travail concerne des gens très engagés. Or, l’engagement est une source de bien-être. Tout n’est pas noir ou blanc.» Du côté des entreprises, l’explosion des pathologies liées au stress, ainsi que la prise de conscience qu’il faut savoir conserver les talents ont entraîné le recours à de nouvelles techniques managériales.

De plus en plus de salariés se voient ainsi proposer sur leur lieu de travail les services de coach en nutrition ou en méditation, alors que leurs cadres apprennent, toujours grâce à des coachs, à pratiquer la conduite bienveillante. Plus radical, le concept d’entreprises libérées, popularisé par Isaac Getz, auteur du livre Freedom, Inc., fait de plus en plus d’émules. «Ses adeptes s’inspirent de sociétés qui ont remis en cause les contraintes qui laminent l’engagement des salariés», explique Céline Desmarais. Si leur efficacité – notamment sur le taux d’absentéisme – a été prouvée par plusieurs études, ces diverses méthodes laissent Nicky Le Feuvre sceptique. Selon la sociologue, introduire une hiérarchie plate «réduit certes les contraintes directes mais peut être source de forte pression sur les collaborateurs ainsi responsabilisés». Quant aux coachings, «ils ne sont que des palliatifs. On propose des méthodes aux collaborateurs pour mieux gérer les exigences des entreprises au lieu de questionner le bien-fondé de ces exigences en tant que telles.»
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ENCADRES

La carte de visite, ce support du moi

Malgré l’annonce de leur inexorable disparition, les cartes de visite connaissent un succès surprenant.

En 2000, dans «American Psycho», Patrick Bateman, le héros du film, est terrassé par un malaise lors d’une comparaison de cartes de visite entre collègues. Le raffinement de l’une d’entre elles – subtile nuance de blanc, épaisseur finement étudiée et filigranes – surpasse celle du flamboyant golden-boy, couleur os et caractères Silian Rail. Cette scène mythique a-t-elle vieilli? L’ère 2.0 a-t-elle révolutionné notre usage et l’aspect de ces supports de notre moi? Aujourd’hui, chacun continue d’accorder beaucoup d’importance à ces petits rectangles. A la qualité du papier et à la police des caractères sont venus s’ajouter de nouveaux critères distinctifs. Grâce aux nouvelles technologies, chacun s’improvise graphiste, imprimeur même. Il s’agit de redoubler de créativité en ajoutant, à son nom et adresse, photos, logos ou toute autre expression graphique de son «moi».

Contrairement au net qui relève du domaine public, la carte de visite se cantonne dans la sphère privée. En triant qui y a accès, elle permet son contrôle. Le milliardaire Warren Buffett disposerait ainsi de plusieurs types de cartes. Certaines portant sa devise «Rule 1: never lose money; rule 2: never forget rule number 1», d’autres, la mention «You don’t call me. I call you». Mark Zuckerberg, le cofondateur de Facebook aime aussi jouer avec ses «business cards». Au début de sa carrière, ses cartes de visites auraient mentionné la formule «I’m CEO, Bitch».

Les cartes de visite sont anciennes: au XVIIe siècle, les premières consistaient à indiquer ses coordonnées au dos d’une carte à jouer. A l’époque victorienne, on se présentait chez quelqu’un de son rang social, sans espérer forcément être accueilli, et on abandonnait sa carte de visite. Si, par la suite, une carte était laissée en retour chez soi, cela signifiait qu’une relation pouvait être envisagée.

En 2016, les cartes de visite jouissent encore d’un grand avantage par rapport aux réseaux sociaux en ligne. Elles permettent d’opérer des tris alors que sur les plateformes, on se retrouve rapidement submergé de liens. Et puis, si elles deviennent trop encombrantes, on peut se débarrasser de leur matérialité en les scannant et en les abritant sur la toile, grâce à de multiples applications conçues par des geeks qui – quelle ironie – avaient prédit leur obsolescence. Dans son ouvrage «Seuls ensemble. De plus en plus de technologies, de moins en moins de relations humaines», Sherry Turkle relève qu’«on m’a récemment tendu des cartes de visite qui listaient le nom de la personne dans la vraie vie, son nom sur Facebook et le nom de son avatar».

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Collaboration: Geneviève Grimm-Gobat

Une version de cet article est parue dans la revue Hémisphères (no 10).

Pour vous abonner à Hémisphères au prix de CHF 45.- (dès 45 euros) pour 6 numéros, rendez-vous sur revuehemispheres.com.



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