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societeVENDREDI 05 FÉVRIER 2016
«Il est devenu difficile d’être un individu»
Pour le sociologue français David Le Breton, de plus en plus d’individus perdent leur équilibre dans notre société. Car affirmer son identité dans un monde de performance et de changements constants s’avère épuisant.
Par Céline Bilardo

Dans un monde qui change sans cesse, où les gens sont davantage mobiles et connectés, l’individu est aujourd’hui morcelé. Il doit se construire par lui-même et trouver ses propres valeurs, selon David Le Breton. Auteur de nombreux essais sur l’individu et l’identité, ce professeur de sociologie à l’Université de Strasbourg essaie de comprendre dans son dernier ouvrage, Disparaître de soi: une tentation contemporaine, pourquoi de nombreuses personnes perdent pied car elles sont trop sous pression. Pour faire face, il est parfois nécessaire de «prendre des vacances de soi, dit David Le Breton. Il faut s’évader, s’isoler et n’être personne pendant un temps pour mieux se retrouver.» Le sociologue nous a livré son analyse du moi contemporain lors d’un entretien téléphonique.

Quelle est l’importance du «moi» dans notre société?

Dans les sociétés d’individus, comme le sont nos sociétés contemporaines, occidentales, on peut dire que le moi constitue le cœur de l’être humain. Il représente le lieu de la réflexivité, de la pensée sur le monde. Alors que dans une société communautaire ou traditionnelle, les personnes sont les héritières de traditions qu’elles n’interrogent pas et de coutumes qui s’inscrivent dans une longue durée, dans nos sociétés occidentales, chacun de nous doit en permanence réinventer le monde qui l’entoure. Nous ne sommes plus des héritiers, mais des individus qui projettent des significations et des valeurs personnelles sur notre environnement.

Considérez-vous actuellement l’individu comme narcissique?

Je pense qu’il est à la fois fragile et narcissique. Nous nous trouvons, d’une part, dans une société narcissique, où bon nombre de nos contemporains sont centrés sur eux-mêmes et voient le monde commencer et finir à l’échelle de leur propre personne. D’autre part, il y a aussi des millions d’autres personnes qui sont projetées dans un univers infiniment précaire. Ce sont des individus d’une grande vulnérabilité, à l’image des migrants qui affluent dans nos pays aujourd’hui.

Dans votre dernier ouvrage, «Disparaître de soi», vous parlez d’un état de blancheur que recherchent ces personnes vulnérables…

J’utilise le concept de la «blancheur» pour parler de la recherche d’équilibre. La blancheur représente un état d’absence qui nous permet de relâcher la pression. C’est un moment que l’on choisit délibérément de prendre pour se défaire de notre quotidien trop oppressant. Cette notion rassemble des moments où l’on disparaît de soi-même à travers une activité physique ou sportive, à travers le fait de couper son bois ou de lire par exemple. La lecture est une manière, pour des millions de nos contemporains, de se retrouver dans un univers paisible, où on est immergé dans une histoire qui ne nous concerne pas, mais qui nous émeut. La blancheur se retrouve aussi dans l’amour du cinéma ou de la musique, dans mille activités parfois très répétitives, dans desquelles on rêve en même temps qu’on les accomplit. On est dans une espèce de longue transe et on trouve son équilibre comme cela.

Nous vivons donc à une époque où l’individu souhaite lâcher prise de lui-même…

Tout à fait! Il est devenu difficile d’être un individu dans notre société. Nous devons être en permanence sur le qui-vive, toujours disponible. L’individu doit continuellement rendre compte de ses responsabilités sociales, familiales, ou professionnelles. Du coup, il a souvent l’impression d’être traqué et n’en peut plus d’être lui-même. J’observe que de plus en plus de personnes craquent sous les contraintes de leur identité. Il s’agit d’une espèce de fatigue, de saturation d’être soi, qui amène à se sentir en porte-à-faux avec le monde. Jusqu’à se percevoir soi-même comme nul et insignifiant, et avoir le désir de mourir, ou en tout cas de disparaître. Les conduites à risques des adolescents d’aujourd’hui sont par ailleurs révélatrices à ce sujet.

Pourquoi les adolescents prennent-ils des risques?

Toutes les conduites à risques des jeunes représentent des tentatives de disparaître. Il en existe une très caricaturale, c’est la recherche du coma éthylique. Comment se fait-il que tant d’adolescents vivent dans cette passion du coma et ne boivent pas pour l’ivresse, mais pour s’évanouir et pour être réveillés quelques heures plus tard? Pour moi, c’est révélateur et cela ne traduit en aucun cas une conduite suicidaire. Je vois la blancheur comme un sas, duquel on peut revenir, un lieu pour se retrouver, pour reprendre son souffle et pour se décider à revenir participer à nouveau au lien social. C’est ce qui se passe pour la grande majorité des adolescents qui sont pris dans les conduites à risques. Ils reviennent!

Quelles sont les autres manières de disparaître de soi?

De plus en plus d’individus deviennent complètement transparents. Ils vont chercher l’indifférence et à ne plus être atteints par le monde qui les entoure. Je constate que dans toutes les familles aujourd’hui, on connaît quelqu’un qui ne veut plus sortir de chez lui. Cette personne se trouve souvent sous la protection de la famille, qui accepte qu’elle ne fasse plus rien, se retire en quelque sorte. Au Japon d’ailleurs, il existe un exemple saisissant de cela, ce sont les Hikikomori: des adolescents qui ne quittent plus leur chambre pendant des années! Ils sont en dialogue avec le monde entier, puisqu’ils sont immergés dans les réseaux sociaux et en même temps ils n’ont plus aucun contact physique avec leurs parents ou leurs amis. Des espèces de moines hyper-modernes, complètement branchés sur toutes les technologies contemporaines, mais qui sont dans le refus absolu du contact physique ou de la parole.

N’y a-t-il pas tout de même des façons positives de déconnecter de son moi?

Oui, ce sont celles que j’ai abordées dans mes livres sur la marche: l’une des raisons de l’immense engouement de notre société pour la marche tient à cette capacité qu’elle offre de nous débarrasser de nous-mêmes pendant quelque temps et donc de ne plus être écrasé par nos responsabilités. Les marcheurs sont des hommes ou des femmes qui prennent des chemins de traverses, qui n’ont de comptes à rendre à personne pendant quelques heures ou quelques jours, selon s’ils font le chemin de Compostelle par exemple.

Ces personnes ne sont plus astreintes à la contrainte de l’identité parce qu’elles sont parties avec leur sac à dos. Peut-être regardent-elles de temps en temps leur mail ou répondent-elles à leur téléphone. Mais sur la route, les rencontres sont anonymes. Ces individus ne sont plus des médecins, des avocats, des ouvriers, des chômeurs ou des personnes déprimées ou en proie à des maladies. Ils deviennent des personnes que l’on rencontre quelques heures, avec qui l’on déjeune dans les fermes-auberges.

Vous parlez beaucoup des individus qui s’isolent. Mais qu’en est-il de ceux — très nombreux — qui mettent en permanence leur ego en scène sur les réseaux sociaux?

Notre monde est extrêmement hétérogène: si certains tendent à disparaître, d’autres s’affichent et signifient constamment leur présence dans le regard des autres. De manière générale, je vois les réseaux sociaux comme un moyen de contrôler son image, d’être le maître absolu de son moi. On y montre de soi que ce que l’on veut et on s’efface pour le reste. Parfois, internet sert aussi de masque. C’est le monde du déguisement, un immense carnaval où tout est possible parce que de toute façon, il n’y a pas de contrôle. Il n’y a que ce que l’on dit de soi aux autres.

Les réseaux sociaux représentent parfois aussi un bon moyen pour disparaître. A l’image de ce jeune qui possède une dizaine de pseudos sur différents forums et qui me confiait que «la seule identité que je ne supporte pas, c’est mon identité avec un corps». Il révèle ainsi combien il a du mal à vivre, mais aussi comment il s’épanouit à travers les identités qu’il s’invente.

Si ce jeune a du mal avec son identité corporelle, c’est peut-être justement parce que le corps a pris tellement d’importance dans la construction de notre moi…

Effectivement. Comme nous vivons aujourd’hui dans une société du look et de l’image, notre corps et la manière dont on est vêtu, coiffé, ou tatoué révèle notre identité aux autres. Il s’apparente désormais à une forme de langage. La peau est devenue une scène à travers laquelle on se dévoile, par la passion des tatouages, des piercings, et aussi des implants sous-cutanés. On donne ainsi un message aux autres sur la personne que l’on est. Comme si le corps devenait un logo, l’image de la personne que nous sommes. D’où la nécessité de la traiter, de la décorer, de sorte que les autres reconnaissent la manière dont on souhaite être.

Comment voyez-vous l’évolution de l’individu dans les années à venir?

Je pense que nous allons vers la persistance des phénomènes que je décris dans Disparaître de soi. La tendance au rendement, à l’efficacité et à la performance — qui détruit énormément de vies — va s’accentuer. En même temps, j’observe aussi l’émergence de formes de résistances sociales et politiques, avec le mouvement slow par exemple. Certaines personnes cherchent à retrouver un rythme qui leur appartient, le goût de vivre et le plaisir d’être avec les autres.

*David Le Breton, Disparaître de soi: une tentation contemporaine, Editions Métailié, 2015.
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BIOGRAPHIE

David le Breton est né à Mans dans la Sarthe (France) en 1953. Anthropologue spécialiste des rites adolescents et de l’identité, il enseigne la sociologie à l’Université de Strasbourg et travaille également en tant que chercheur au laboratoire «Culture et Sociétés en Europe».
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Une version de cet article est parue dans la revue Hémisphères (no 10).

Pour vous abonner à Hémisphères au prix de CHF 45.- (dès 45 euros) pour 6 numéros, rendez-vous sur revuehemispheres.com.



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