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professionMERCREDI 06 JUILLET 2016
Embrasser une carrière d’artiste, un pari risqué
Beaucoup d’appelés, peu d’élus: loin des clichés de la bohème, mais pourtant toujours fragile, la carrière d’artiste constitue un modèle de flexibilité et d’adaptation qui inspire l’économie privée.
Par Sylvain Menétrey

De quoi vit un artiste? Dans le grand public, la représentation de Van Gogh misérable et dépressif la dispute à celle de Damien Hirst, entrepreneur enrichi qui occupe des centaines d’assistants dans son atelier usine pour satisfaire un marché insatiable et irrationnel. La grande majorité des carrières artistiques se déploie loin de ces deux extrêmes économiques. Néanmoins, à l’exception du sport, on sera en mal d’identifier une profession au sein de laquelle les inégalités de niveau de vie sont aussi prononcées. Formé d’individus, toujours plus nombreux, au statut d’indépendant qui luttent pour des ressources publiques et privées limitées, le monde de l’art est l’un des univers les plus libéraux et compétitifs de la sphère économique.

Que ce soit dans le domaine public — à travers les concours et les appels à projet — ou sur le marché — par l’intermédiaire des cotes et des résultats de ventes aux enchères, voire par des classements comme en produit le site Artfacts.net — , les artistes sont constamment mis en concurrence les uns avec les autres. «L’art se fonde sur une valeur marchande extrêmement subjective, précise Anne-Catherine Sutermeister, responsable de l’Institut de recherche en arts et en design à la HEAD - Genève. La désirabilité de certains artistes et œuvres est soumise à une logique complexe liée aux cycles des originalités esthétiques. La réussite économique dépend de nombreux facteurs dont la qualité et la reconnaissance du travail, mais également les médiums d’expression, la situation géographique de l’artiste, voire son origine sociale et son écosystème familial.»

Carrière à temps partiel

La brutalité du système laisse beaucoup de monde sur la route. «Nous étions 60 étudiants en arts visuels dans ma volée aux Beaux-Arts de Genève. Douze ans plus tard, nous ne sommes que quatre ou cinq artistes actifs», comptabilise Claude Piguet, membre du collectif de production vidéo Collectif Fact, basé entre Genève et Londres. Que sont devenus ceux qui ont déserté? «Certains ont évolué vers des professions périphériques comme curateur, éditeur, employé de galerie ou enseignant en arts visuels.»

Les artistes qui exposent régulièrement doivent aussi souvent compléter leurs revenus par un emploi annexe. Les mieux lotis comme Claude Piguet ou sa partenaire de Collectif Fact, Annelore Schneider, disposent de charges d’enseignement dans des hautes écoles, à la HEAD - Genève pour le premier et à la Saint Martin’s School de Londres pour la seconde. «Je suis titulaire d’un poste à 35%, qui constitue ma base de revenus», explique l’artiste genevois. Une autre activité prisée est celle de technicien de musée. Elle permet de rester en contact avec la création et les curateurs, bien que l’artiste coure le risque d’être assimilé à son statut d’exécutant. «Le piège à éviter, c’est l’activité annexe à plein temps qui compromet toute création artistique», prévient Claude Piguet.

Horizon financier de six mois

A partir d’un certain âge, les obligations familiales et le besoin de confort poussent certains à faire ce choix douloureux. D’autant plus que, comme le remarque l’artiste Alain Huck, 58 ans: «On ne peut plus vivre aujourd’hui dans un système marginal comme il y a 30 ans. Les squats et autres marchés parallèles ont quasiment disparu.» Auréolé de présentations importantes au Centre culturel suisse de Paris, au Mamco de Genève ou à Art Unlimited à Bâle avec sa galerie Skopia, l’artiste lausannois vit depuis plusieurs années exclusivement de son art. Il a gagné des prix richement dotés et vend ses œuvres en galeries. Ses dessins au fusain grand format s’échangent à près de 40’000 francs, somme dont il perçoit environ un tiers, déduction faite de la part de la galerie, du cadre, des taxes et éventuels rabais.

Jusqu’à 40 ans, Alain Huck a survécu grâce aux bourses publiques et privées. «L’argent reste une inquiétude permanente. Mais comme je passe mon temps à travailler, je ne consomme pas. Je n’ai pas de niveau de vie à maintenir. Aujourd’hui, j’ai un horizon financier à six mois. Ma pire angoisse, c’est mon énergie. Combien de temps parviendrai-je à générer l’envie et la force de continuer?» La retraite? «Elle sera dérisoire. Pendant vingt ans, je n’ai cotisé que le minimum. Je continuerai à travailler.»

«Il est possible d’amasser beaucoup d’argent»

Quatre galeries basées respectivement en Suisse, en Belgique, en Italie et au Royaume-Uni représentent l’artiste d’origine lausannoise Nicolas Party, 35 ans, qui vit à Bruxelles. «En une année, il est possible d’amasser beaucoup d’argent. Les galeries ne nous y préparent pas. Il faut régulariser sa situation envers les impôts, la retraite, etc. Je suis en train de mettre en place une structure pour régler ces problèmes.»

Ce peintre de portraits, natures mortes et paysages, des genres classiques qu’il revisite avec humour, reconnaît que son récent succès est lié à son médium vendeur ainsi qu’à l’énorme masse de liquidités qui convergent en direction de l’art émergent au niveau international. «Après les études, on vit de manière chaotique. On n’a aucun besoin d’un salaire. Une galerie s’est mise à vendre mon travail. Une période nouvelle s’est ouverte. Je sais que cette ascension peut s’arrêter, que l’ennui peut prendre le milieu de l’art et les acheteurs. Ce creux peut durer une dizaine d’années, à moins de passer à une étape supérieure, mais tout dépend de la qualité du travail, de l’influence des critiques, du rattachement à une mouvance.»

Une telle carrière internationale semble inconcevable à Alain Huck. «Je suis trop peu productif!» Il réalise chaque année une dizaine de dessins et quelques œuvres dans d’autres médiums qu’il crée depuis ses débuts avec son ex-compagne Catherine Monney. Juste assez pour alimenter sa galerie genevoise.

Economie mixte

Les galeries qui négociaient les œuvres de Collectif Fact ont, elles, mis la clé sous la porte. «Nous vendons donc directement des œuvres à des collections publiques comme le Fonds municipal d’art contemporain (FMAC) à Genève, à des collections de banques ou d’assurances, ainsi qu’à des collectionneurs, ou encore à des gens ordinaires qui ont des coups de cœur», explique Claude Piguet. Un dernier cas peu courant puisque Collectif Fact produit essentiellement des travaux vidéo; rares sont les spectateurs amateurs prêts à débourser 5000 francs pour un DVD. Outre des ventes à des collections, ces artistes tirent quelques bénéfices des collectivités publiques: bourses fédérales dotées de 25’000 francs qu’ils ont remportées deux fois, bourses cantonales ou bourses de fondations privées.

Quasiment hors marché, Collectif Fact se félicite de n’avoir pas à réfléchir en termes commerciaux à son travail. «Un galeriste impose des contraintes de taille, de couleur, etc., en fonction de ses clients, de son marché.» A l’inverse, selon Nicolas Party, le système commercial lui offre une liberté totale: «Cela me semble plus simple de gagner de l’argent en faisant une peinture. Je m’épargne la charge administrative d’envoyer des dossiers de demande de subventions.»

Le nouveau modèle de carrière que les Anglo-Saxons appellent «slasher» pour décrire les professionnels aux multiples casquettes — à la fois journaliste, attaché de presse et éditeur web, par exemple — est né au cœur de cette économie mixte, fragile et bricolée. Cette réponse à l’absence de sécurité de l’emploi vient accréditer la thèse du sociologue Jean-Pierre Menger. Dans son livre Portrait de l’artiste en travailleur (2002), il décrivait l’artiste flexible, inventif, motivé et mobile comme l’«incarnation possible du travailleur du futur».
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ENCADRE

L’art de risquer sa vie

En réponse à la médiatisation du monde et à l’apathie des sociétés occidentales, certains artistes ont développé dès les années 1960 des pratiques chocs où violence, sacrifice et mutilation étaient récurrents. Petit catalogue de cette foire aux atrocités.

Chris Burden est décédé en 2015. Il aurait pu mourir bien plus tôt, lorsqu’il a pratiqué l’une des performances les plus risquées de l’histoire de cet art émaillé d’actes radicaux. En 1971, Burden s’est fait tirer dans le bras par un complice placé à 2 mètres de lui armé d’un 22 long rifle. Considéré à la fois comme un classique et comme une atrocité de l’art corporel — plus communément appelé Body Art — cette performance s’inscrivait dans une volonté des artistes des années 1970 de réunir l’art et la vie, après une décennie marquée par la froideur distanciée de l’art minimal.

La cruauté de ces rituels, qui contenaient une part masochiste et une part sadique, plaçait le public dans une position délicate. Fallait-il assister une personne en danger ou ne pas toucher une œuvre d’art? Marina Abramovic allait plus loin dans la manipulation avec sa performance Rhythm 0 en 1974. Pendant six heures, la diva est restée immobile, tandis que le public était autorisé à faire ce qu’il voulait de son corps en employant l’un des 72 objets mis à sa disposition, dont une rose, une plume, du miel, un scalpel, une barre de métal et un pistolet chargé d’une balle. Vers la fin de l’événement, un homme a pointé le revolver contre la tempe de l’artiste, dont les habits avaient été totalement déchiquetés par d’autres spectateurs. Plus récemment, à Berlin en 2004, le performeur genevois Yann Marussich a failli se faire étrangler par un spectateur qui a actionné trop violemment le treuil auquel la corde qui enserrait le cou du performeur était rattachée.

Questionner les limites du corps, les conventions du théâtre et de l’art, du rapport entre artistes et spectateurs, mais aussi, après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, les mécanismes sociaux qui transforment l’être humain en bourreau, à la manière de l’expérience de Milgram, tels sont quelques-uns des motifs qui ont poussé des artistes à mettre leur vie en jeu.

Dans les pays où la liberté d’expression est réduite, certains artistes sont entrés en confrontation directe avec le pouvoir, comme les Pussy Riots et le collectif Voina en Russie. Voina avait notamment peint un gigantesque pénis sur le pont Viteiny de St-Pétersbourg en 2010. Tous les soirs, le pont se levait afin de laisser passer les bateaux et dressait ainsi le pénis face au bâtiment du FSB, l’organe qui a succédé au KGB dont est issu Vladimir Poutine. Régulièrement arrêtés par la police pour leurs activités subversives, les membres de Voina ont passé quatre mois en prison en 2011.
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Une version de cet article est parue dans la revue Hémisphères (no 11).

Pour vous abonner à Hémisphères au prix de CHF 45.- (dès 45 euros) pour 6 numéros, rendez-vous sur revuehemispheres.com.



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