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theatreMERCREDI 31 AOÛT 2016
Le risque du spectacle vivant
Gérer l’incertain fait partie du quotidien des programmateurs de théâtre, entre les scènes dédiées à l’expérimentation, les artistes qui s’aventurent ailleurs et le mystère de la représentation. Visite guidée de cette prise de risque.
Par Jonas Pulver

Le risque et la scène? Vincent Baudriller, directeur du Théâtre de Vidy-Lausanne, évoque ce souvenir du Festival d’Avignon qu’il dirigeait alors: le metteur en scène Romeo Castellucci qui, dans le cadre de sa reformulation dramaturgique de L’Enfer de Dante (2008), se fait attaquer par trois chiens sous les yeux d’un public médusé. «Le risque du vivant», c’est ainsi que Vincent Baudriller qualifie la part d’imprévisibilité inhérente à l’art scénique. Un art dont l’instant présent constitue la mesure primordiale puisqu’à la différence de l’œuvre plastique ou du livre édité, il ne laisse pas de trace.

«Le risque du vivant participe beaucoup au pouvoir d’attraction de l’acte scénique, dit Vincent Baudriller. Chaque nouvelle création avance vers l’inconnu. C’est une alchimie complexe, il est impossible de prévoir à quoi ressemblera un spectacle jusqu’à quelques jours avant la première.» L’impondérabilité se trouve à la source du frisson.

Et le public? Il est fréquemment appelé à se rendre au théâtre sans savoir exactement à quoi ressemblera la pièce. Quelles sont ses motivations? Rapport de confiance avec l’institution, renommée des artistes, médiation culturelle ou stimulation de la curiosité: les variables sont nombreuses et leurs combinaisons multiples. «Ne pas présumer de la réception que le public pourra faire d’un spectacle est un risque nécessaire», estime Yvane Chapuis, responsable de la recherche à la Manufacture Haute école des arts de la scène.

Des risques pondérés par la programmation

Yvane Chapuis note qu’en termes de programmation, les risques sont généralement pondérés: les propositions plus exigeantes ou expérimentales restent peu de temps à l’affiche ou peinent à trouver producteurs et diffuseurs, «alors qu’une prise de risque consisterait à affirmer qu’un spectacle ne se consume et ne se consomme pas, qu’il gagne à être revu plusieurs fois, et que le succès peut se construire sur la durée, même en partant d’une salle peu remplie. Ce serait aussi de dire que la force d’une œuvre quelle qu’elle soit est son épaisseur et qu’une seule vision ne suffit pas pour y accéder.»

Marie-Pierre Genecand, critique au journal Le Temps et observatrice privilégiée de la scène romande, fait par ailleurs remarquer que la renommée de la distribution n’a qu’un impact limité sur le grand public. Elle prend l’exemple de Vidy, où Vincent Baudriller, depuis son arrivée il y a deux saisons, a su amener des figures majeures quoique peu familières des Romands (Simon McBurney, Stanislas Nordey, Romeo Castellucci, etc.). Un risque que salue Marie-Pierre Genecand: «Il n’y a pas de snobisme chez le public vaudois. S’il s’ennuie, s’il se sent désarçonné, des noms connus n’y changent rien.»

Comment, alors, s’adresser aux membres du public qui disent parfois: «Je ne comprends pas» ou «C’est trop compliqué»? Vincent Baudriller: «’Je ne comprends pas’, n’est-ce pas justement la question fondamentale de l’être humain face à sa condition? Cette question nous constitue. L’art a la capacité de nous y confronter.» Une saison doit savoir conjuguer différents types de questionnements, poursuit-il: certains spectacles travaillent sur la narration, d’autres sur la composante politique, d’autres encore sur l’énigme.

Le devoir de s’écarter de la recette

L’une des clés réside dans le rapport de confiance qui s’institue peu à peu entre un public et son théâtre ou son événement, s’accordent à dire les programmateurs. Le directeur des Urbaines, Patrick de Rham, qui vient par ailleurs d’être nommé directeur de l’Arsenic, a fait du risque et de la sortie des sentiers battus la marque de fabrique du festival lausannois. Sur l’affiche des Urbaines ne figure presque aucun artiste connu. «Plus on s’éloigne du mainstream, plus les gens viennent.»

Il ne s’agit pas, pourtant, d’appliquer aveuglément la recette de la nouveauté ou du choc. «L’art doit sans cesse s’écarter de la recette», estime Patrick de Rham. En ce sens, il rejette l’idée d’un art risqué pour l’élite et d’un art facile pour la foule. «Dans certaines institutions, on répète mécaniquement un certain type de risque. J’ai parfois ce sentiment dans le champ de la musique contemporaine. Le fait de ne pas avoir de public n’est pas forcément la marque d’une expérimentation valide.»

Au TU (Théâtre de l’Usine), à Genève, l’expérimentation constitue le cœur de la proposition. Le risque, ici, est accentué par une volonté de donner leurs chances à de jeunes artistes. La programmatrice Laurence Wagner souhaite «offrir à des projets qui ne sont pas encore validés par le milieu professionnel ou par la critique un espace de contact avec le public». Au risque que le résultat soit fragile, voire pas tout à fait abouti? «Cela peut arriver. Je l’assume, et j’y vois aussi une forme particulière de beauté.» Ces derniers mois, les activités de l’Usine ont pris une couleur plus politique. Ainsi, les conférences du sociologue et philosophe Geoffroy de Lagasnerie, consacrées aux questions du pouvoir et de la responsabilité, ont résonné avec les luttes de l’Usine pour continuer à exister malgré les pressions
financières des pouvoirs publics.

Le théâtre, un lieu de contestation

Stimuler la rencontre, s’exprimer à l’encontre: le théâtre est aussi un lieu de contestation. Marie-Pierre Genecand songe à ces artistes qui choisissent de ne plus se ressembler, et prennent le risque de révolutionner leur pratique de façon radicale. Elle évoque Andrea Novicov, metteur en scène qui a sans cesse refusé de fixer sa manière de dire ou de faire, même après le très beau succès d’une «Maison de Bernard Alba» sublimée par les marionnettes. Elle songe, aussi, au danseur Yann Marussich, «soudain frappé par la vanité du mouvement», et dont Bleu provisoire, la première performance d’une longue série de prestations immobiles, laisse exsuder de ses orifices et de ses pores une mystérieuse humeur bleutée. Le risque et la scène sont les termes d’un puissant corps-à-corps.
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Une version de cet article est parue dans la revue Hémisphères (no 11).

Pour vous abonner à Hémisphères au prix de CHF 45.- (dès 45 euros) pour 6 numéros, rendez-vous sur revuehemispheres.com.



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