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nutritionJEUDI 05 JANVIER 2017
Les promesses de l’alimentation intelligente
Les régimes à la mode, souvent irrationnels, séduisent davantage que les avancées de la science alimentaire. Mais pour parvenir à nourrir près de 10 milliards de personnes à l’horizon 2050, les habitudes devront radicalement changer.
Par Paul Marks

Dans les sociétés occidentales, l’alimentation est devenue une religion. «Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es» tient plus du dogme que du simple adage. Au restaurant comme au supermarché, chacun épilogue sur ses habitudes alimentaires. Les adeptes de la détox côtoient ceux du régime alcalin, les véganes ceux qui font la guerre au gluten, aux glucides ou aux produits laitiers. Il y a aussi les «clean eaters», de nouveaux militants qui vont jusqu’à bannir de leurs assiettes presque tous les aliments et additifs industriels, y compris les plus sains.

L’intérêt porté à la dimension nutritionnelle et éthique de l’alimentation constitue une évolution positive. Malheureusement, de nombreux régimes ne reposent sur aucun fondement scientifique, ce qui aboutit à une situation paradoxale: à l’heure où 800 millions d’individus souffrent de sous-nutrition, d’autres se privent alors qu’ils ne manquent de rien.

Prenons l’exemple du fameux régime «sans gluten». Dans les magasins, les produits sans gluten ont envahi les rayons. Pourtant, éviter cette protéine complexe présente dans le blé, l’orge, le seigle et l’avoine n’est médicalement recommandé qu’aux patients atteints de la maladie cœliaque, une affection auto-immune de la paroi intestinale. Il ne devrait donc pas y avoir plus de personnes suivant ce régime que de personnes diagnostiquées cœliaques.

Mystérieux engouement

Or, une équipe de gastro-entérologues dirigée par Hyun-seok Kim à la Rutgers New Jersey Medical School a révélé en septembre dans la revue JAMA Internal Medicine que 1,69% des Américains mangent sans gluten alors que seulement 0,58% de la population est cœliaque. Autrement dit, environ deux tiers des adeptes de ce régime n’en ont pas besoin. «Cela semble confirmer que le sans gluten ne doit pas sa popularité croissante à une hausse du nombre de cas, conclut Ian Johnson, chercheur nutritionniste à l’Institute of Food Research (Royaume-Uni). Cet engouement reste mystérieux. Il a en tout cas permis aux personnes cœliaques de trouver plus de produits sans gluten dans le commerce.»

«L’industrie alimentaire s’aligne sur les dernières tendances, positives comme négatives, explique Sophie Medlin, professeure en nutrition et diététique au King’s College de Londres. La diabolisation du gluten a entraîné un boom du marché. Les produits sans gluten sont désormais plus disponibles et plus variés, un net progrès pour les personnes souffrant d’une réelle intolérance. Et il en va de même pour l’industrie laitière et l’intolérance au lactose.»

Il y a toutefois deux ombres au tableau. Rejeter le gluten lorsque cela n’est pas nécessaire prive l’organisme de nutriments essentiels comme le calcium, le fer, les fibres et certaines vitamines B, selon Weight Watchers, l’entreprise internationale spécialiste de la perte de poids. Et la mode anti-gluten dessert aussi les personnes cœliaques, car leur maladie n’est plus prise au sérieux, ajoute Sophie Medlin.

«Internet n’a rien arrangé en fournissant une plateforme à des personnes non qualifiées qui n’auraient sinon jamais pu sortir un livre ou passer à la télévision, déplore la spécialiste. C’est ainsi que les compléments alimentaires et les pilules minceur ont envahi le marché, à grand renfort de campagnes publicitaires pour convaincre les consommateurs qu’ils ont trouvé la solution miracle à leurs problèmes de santé.»

Soupe au chou et paléolithique

Pourquoi voulons-nous à tout prix suivre les tendances alimentaires? L’adage «Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es» est enraciné dans notre société. Formulé pour la première fois en France en 1826, cet aphorisme devient en allemand «Der Mensch ist, was er ißt» (L’homme est ce qu’il mange) en 1863. Ce n’est que soixante ans plus tard qu’apparaît la version anglaise «We are what we eat». «Les régimes tendance n’ont rien d’une nouveauté, rappelle Sophie Medlin: de 1960 à 2000, la soupe au chou, les pilules minceur, le régime Scarsdale et le régime Atkins se sont imposés successivement. Aujourd’hui, le régime paléolithique, le clean eating, la détox et le régime alcalin remportent les faveurs.»

Convaincre quelqu’un que son régime est irrationnel et sans fondement avéré constitue un défi de taille. Sophie Medlin est aussi praticienne. Elle constate que ses patients ont à cœur à la fois de préserver leurs habitudes alimentaires et d’inciter d’autres personnes à les adopter. «Certains associent la nutrition à la religion et à la politique, et il existe effectivement des similitudes, reconnaît-elle. Je m’efforce d’expliquer qu’elle relève de la science et non d’une quelconque opinion.»

Les idées arrêtées sur l’alimentation et la tendance de tout un chacun à s’estimer expert en la matière découle du fait que la nourriture concerne tout le monde. Avec internet, les théories les plus saugrenues peuvent être diffusées instantanément auprès d’un public parfois naïf, notamment via les réseaux sociaux comme Facebook, Instagram et Snapchat. «Le plus souvent, les internautes ne cherchent qu’à s’entraider, constate la spécialiste. Ils se disent ‘je suis mince, je peux aider les autres à mincir’ ou ‘j’ai de l’énergie à revendre, je peux leur donner des astuces’. Malheureusement, lorsque les gens reçoivent trop d’avis diététiques, ils finissent par douter aussi des conseils scientifiquement prouvés.»

Davantage de réglementation

Quantifier l’impact de ces croyances n’est pas aisé. Difficile en effet de recenser le nombre d’informations erronées sur les chaînes YouTube dédiées à la nourriture. L’Autorité européenne de sécurité des aliments a toutefois relevé le défi et mené une enquête sur les promesses de santé des étiquettes et publicités alimentaires. En juillet 2016, Hans Verhagen et Henk van Loveren, du National Institute for Public Health and the Environment (Bilthoven, Pays-Bas) en ont analysé les résultats dans la revue Trends in Food Science & Technology. Leur recherche montre que seuls 250 produits sur 3000 (8,3%) respectent les caractéristiques annoncées, par exemple contenir une quantité réduite de calories, de graisses saturées, de sel ou de sucre, ou encore fournir des vitamines et des fibres.

«Beaucoup d’assertions sur la santé et la nutrition ne sont pas prouvées scientifiquement, indique Francesco Stellacci, directeur de l’Integrative Food and Nutrition Centre (CNU) de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne en Suisse. Elles proviennent des consommateurs, d’organisations, d’Internet, d’entreprises alimentaires et il n’existe pas de véritable autorité pour les contredire.» Francesco Stellacci estime qu’il faudrait plus de centres de recherche en nutrition dans le monde pour établir un consensus au niveau international. Sophie Medlin insiste sur l’importance de la lutte contre la désinformation sur internet: «Il faut créer une instance réglementaire pour invalider les messages indésirables. Mais cela risque d’être très difficile. A titre de comparaison, on n’a toujours pas trouvé de moyen pour empêcher les mineurs de consulter des sites pornographiques.»

Crise alimentaire

Les régimes alimentaires irrationnels – et le gaspillage éhonté de nourriture en Occident – doivent toutefois cesser. Une crise alimentaire se profile, à laquelle seule la science peut remédier. Selon l’ONU, la population mondiale devrait passer de 7,5 à 9,7 milliards de personnes d’ici à 2050. Une catastrophe potentielle qui nécessite un changement radical des comportements alimentaires. «Nous sommes à un carrefour. Comment nourrir toutes ces bouches? s’interroge Francesco Stellaci. Quelque 800 millions de personnes souffrent de sous-alimentation. Alors pourquoi jette-t-on encore chaque année 25 à 30% de la production alimentaire totale, de quoi nourrir 1,2 milliard de personnes?»

Une partie de la solution se trouve dans le déploiement de dispositifs technologiques et scientifiques: nouveaux modes d’agriculture (cultures urbaines verticales dans des immeubles, par exemple), viande et lait à base de protéine artificielle, nouvelles souches de culture, etc. Encore faut-il que les consommateurs fassent preuve de bon sens et acceptent de manger ces produits.

Le CNU encourage la recherche dans des domaines tels que l’intelligence artificielle, la réalité augmentée ou le séquençage génétique des bactéries de notre estomac et de nos intestins (microbiote intestinal). Des lunettes de réalité augmentée pourraient permettre de vérifier avant de commencer un repas si les produits de telle ou telle entreprise sont véritablement sains. Ce type de technologie a déjà été testé par des patients diabétiques qui voyaient s’afficher sur leurs Google Glass la teneur en glucose des aliments. Autre possibilité: développer des algorithmes d’apprentissage automatique capables de prédire, à partir d’images satellites multispectrales, l’état et le rendement des cultures.

Francesco Stellaci indique que la recherche sur le microbiote vient régulièrement confirmer l’adage «Dis-moi ce que tu manges»: «De nombreux résultats ont montré un lien entre les bactéries de notre appareil digestif et la dépression, le déficit d’attention ou même la maladie d’Alzheimer.» Il souligne l’importance de mener des études sur des sujets humains plutôt que sur des animaux. «La Commission européenne devrait investir davantage dans la recherche. Ce domaine est fondamental pour notre avenir.»

Viande artificielle

Le changement climatique représente un autre paramètre. Il est nécessaire de développer des cultures compatibles avec un sol plus sec et des températures plus élevées, mais le directeur du CNU n’encourage pas dans l’immédiat l’utilisation d’organismes génétiquement modifiés qui inquiéteraient les consommateurs. Il suggère plutôt de recourir à des organismes génétiquement sélectionnés, qui combinent croisement génétique traditionnel et informatique. Selon lui, l’analyse des mégadonnées des génomes des espèces du monde entier permettra de sélectionner des plantes adaptées au climat.

En outre, l’industrie du bétail sera concurrencée par le développement de viandes artificielles plus durables, comme les steaks à base de protéines végétales. A l’Université de Wageningue (Pays-Bas), Harry Wichers et ses collègues développent des substituts de viande à base de protéine de pois chiche. Aux Etats-Unis, les entreprises de la branche travaillent sur des steaks hachés sans viande et du «lait de vache» sans lait de vache. Francesco Stellacci s’en réjouit: «Il faut chercher activement des protéines alternatives pour nourrir cette population croissante. Mais nous devrions aussi envisager de consommer moins de viande, animale comme artificielle.»

Des études estiment que si tout le monde se contentait d’aliments à base de légumes, il serait possible de nourrir 10 milliards d’individus. Mais quels légumes? Combien en faudra-t-il pour créer des protéines animales artificielles? «Personne ne le sait, et nous devons nous pencher sur la question», répond Francesco Stellacci. Il y a une chose qu’aucune saveur artificielle ni analyse d’apprentissage automatique ne pourra changer: «La nutrition est la base de tout. Elle conditionne notre développement dès l’enfance. Ce que nous mangeons et l’énergie que cela nous apporte déterminent notre qualité de vie.»
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Une version de cet article est parue dans le magazine Technologist (no 11).

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