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CULTURE

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creationLUNDI 09 JANVIER 2017
Peut-on vivre de sa musique en Suisse?
La scène musicale helvétique regorge de talents. Mais il reste difficile d’en faire son métier: les artistes suisses font face au coût élevé de la vie et à une industrie chamboulée par les défis numériques.
Par Steve Riesen

«Il n’y a jamais eu autant de bons groupes en Suisse», constate Marc Ridet. Le Vaudois d’adoption sait de quoi il parle: acteur de la première heure de la Dolce Vita, lieu emblématique des nuits lausannoises entre 1985 et 1999, il est aujourd’hui directeur de Swiss Music Export et de la Fondation romande pour la chanson et les musiques actuelles (FCMA). «Ces dix dernières années, la scène suisse s’est énormément développée. Six groupes du pays ont par exemple été programmés aux Rencontres Trans Musicales de Rennes l’année passée. Auparavant, il y en avait à peine un tous les quatre ans!» Réputé pour sa programmation axée sur les découvertes, le festival a été le premier à accueillir Ben Harper, Lenny Kravitz ou encore Nirvana en France.

Autre exemple de la vitalité de la scène musicale suisse, le festival lausannois Label Suisse, qui accueillait en septembre dernier les sonorités électroniques de Kadebostany, le métal d’Eluveitie en passant par les mélodies accrocheuses de Sophie Hunger ou Bastian Baker. Le rendez-vous a attiré 60′000 spectateurs en un weekend. Une affluence qui montre que la musique swiss made trouve son public. Mais, à quelques rares exceptions près, les artistes suisses peinent à vivre de leur art. Malgré son sacre à l’émission de télé-crochet française «Nouvelle Star» cette année, le chanteur fribourgeois Patrick Rouiller travaille par exemple encore à mi-temps comme mécanicien sur vélo (voir encadré).

«La scène musicale suisse a beaucoup de potentiel, il suffit de lui donner les moyens de grandir, estime Andreas Ryser, président d’IndieSuisse. Si l’on pense au football suisse, c’est grâce aux investissements effectués dans les années 1990 qu’il a pu s’épanouir.» Selon lui, il n’y a pas assez de structures permettant d’investir dans la musique. Avant la création d’IndieSuisse en 2014, il n’existait par exemple aucune association des labels indépendants. Or, «ce sont toujours eux qui ont lancé et soutenu les artistes suisses, jamais les majors», insiste Marc Ridet.

Andreas Ryser mise sur le lobbying pour décrocher des fonds pour les petits labels. «Nous essayons de faire comprendre au monde politique que la musique est un vrai secteur économique. Mais à ce jour, nous ne disposons d’aucun chiffre permettant d’évaluer précisément le poids économique des labels indépendants. Difficile dès lors de peser dans les discussions politiques et d’obtenir des subventions», concède le président d’IndieSuisse.

Téléchargements payants en baisse

Le coût de la vie et les infrastructures nationales sont des facteurs qui comptent, mais les enjeux de la musique suisse doivent être compris dans une perspective plus globale. En effet, les musiciens du monde entier font face à une situation paradoxale depuis une quinzaine d’années. D’un côté, ils n’ont jamais eu autant de possibilités d’enregistrer leurs compositions et de les faire connaître grâce à Internet. De l’autre, la chute des ventes du disque, les téléchargements illégaux et la diffusion en ligne (ou streaming) fragilisent l’industrie musicale.

Le chanteur Patrick Rouiller se montre très pessimiste: «Les jeunes se sont habitués à accéder à la musique gratuitement et il sera très compliqué de leur faire comprendre que la consommation musicale a un prix.» Les chiffres annoncés par IFPI Suisse en début d’année lui donnent raison. Entre 2001 et 2015, le marché suisse de la musique enregistrée a perdu 73% de sa valeur. Les ventes de disques sont passées de 19.6 millions d’unités en 2000 à 3,6 millions en 2015. Le retour à la mode du vinyle (50% d’augmentation en 2015) n’apporte qu’une faible consolation, puisque cela ne représente que 3% du marché total.

Plus étonnant, les téléchargements numériques payants sont également en baisse de 4% par rapport à l’année précédente. Le phénomène n’est d’ailleurs pas limité à la Suisse. La raison? Les services de streaming tels que Spotify, Deezer ou encore Apple Music, qui peuvent se réjouir d’une progression de 30% en Suisse et de 45% au niveau mondial au cours de l’année précédente. Bien qu’étant une plateforme vidéo, Youtube fait également partie des grands acteurs du streaming musical. Sur la trentaine de vidéos ayant dépassé le milliard de visionnements, seules deux ne sont pas des œuvres musicales.

Des concerts plus rentables que le streaming

Ces services rapportent toutefois peu d’argent aux ayant-droits. L’an dernier, la Société suisse des droits d’auteur (SUISA) a obtenu 300′000 francs de la part de YouTube, à partager entre ses 30′000 membres. Il faut dire que le montant reversé pour chaque clic est très faible: il s’élève à 0,0008 francs pour Youtube et 0,0018 pour Spotify. Les 24′000 vues du clip «Pixel» du groupe genevoise Aliose rapportent ainsi moins de vingt francs à ses auteurs.

Les artistes pourraient-ils se passer des services de streaming, purement et simplement? Christian Wicky, CEO du distributeur musical suisse Irascible, estime qu’il s’agit d’un pari trop risqué: «Aujourd’hui, les consommateurs sont fidèles à certaines plateformes. Si un artiste n’est pas présent sur l’une d’elles, il se coupe d’une partie de son public». Bien que peu rentables actuellement, YouTube et Spotify sont en effet des vitrines exceptionnelles pour les groupes suisses. Ces services leur permettent de s’exporter et d’agrandir leur fan base. «C’est particulièrement intéressant pour les artistes de niche, poursuit Christian Wicky. Auparavant, ils n’intéressaient qu’un public de trente amateurs pointus à Lausanne. Aujourd’hui, ce sont 30 amateurs pointus dans toutes les villes du monde!»

En facilitant sa diffusion, le web a permis de démocratiser la musique, mais il a également fait exploser l’offre. Sur Spotify, un groupe suisse se trouve mis en concurrence directe avec des millions d’artistes de tous les pays et toutes les époques au même endroit. «C’est comme si vous étiez dans une rue et qu’il y avait 500 boulangeries, compare Andreas Ryser. Mais personnellement, je crois au modèle Spotify car c’est un investissement sur le long terme. Chaque écoute génère un revenu. Alors que lorsqu’on achète un disque une seule fois, on peut ensuite l’écouter des centaines de fois gratuitement.»

En attendant que les droits d’auteur soient mieux valorisés sur Internet et qu’un nouveau modèle économique s’impose pour la vente de musique enregistrée, les revenus se déplacent vers le live. Depuis 2009, le chiffre d’affaire annuel des organisateurs de festivals et concerts est ainsi passé de 250 à 357 millions de francs, selon les chiffres du SMPA. «En plus du cachet, les concerts permettent de vendre des disques et des t-shirts, souligne Marc Ridet. Dans certains milieux, comme le hip hop ou le métal, ce sont des revenus non-négligeables.»

Christian Wicky rappelle toutefois que pour remplir une salle, un artiste doit au préalable avoir séduit le public avec des enregistrements, qu’ils soient sur support physique ou sur Internet. Les albums ne seront-ils à l’avenir qu’un instrument de promotion destiné à remplir les salles? C’est en tout cas la stratégie du chanteur Patrick Rouiller, récemment signé chez Polydor. «J’espère profiter au maximum de la visibilité offerte par mon label afin d’agrandir ma fan base. Ensuite, je pourrai peut-être organiser des tournées rentables…»
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ENCADRES

«Nous avons survécu en nous diversifiant»

Christian Wicky, CEO de Irascible, distributeur suisse indépendant

Irascible est né en pleine chute du disque. Fondé en 2001, le distributeur de musiques indépendantes se contentait d’être l’intermédiaire entre labels et détaillants. «A l’époque, c’était très simple, se souvient le CEO Christian Wicky. On traitait uniquement avec les labels. On vendait leurs disques et eux étaient les principaux bénéficiaires. Quand les revenus ont commencé à se fragmenter, nous avons décidé de nous diversifier. C’est grâce à cela que nous avons survécu.» Aujourd’hui, l’entreprise cumule les revenus en étant active dans la distribution, la promotion, le publishing, le consulting et l’édition.

Christian Wicky craint-il pour l’avenir des labels indépendants? Honnêtement, si vous m’aviez posé la question il y a trois ans, j’aurais dit oui. Les ventes de disques s’écroulaient et c’était notre principale source de revenu. Mais le retour du vinyle a sauvé beaucoup de labels et de disquaires indépendants.» Il y a dix ans, Irascible vendait 97% de disques et 3% de vinyles. Aujourd’hui, les ventes sont à peu près équilibrées. «Ce retour à la mode m’a complètement sidéré! Nous avons la chance de vendre surtout de la musique indie et des rééditions, ce qui est très populaire en vinyle.»

Christian Wicky se félicite d’avoir gardé un chiffre d’affaires plus ou moins stable au cours des années, mais la musique indépendante n’est pas un domaine où l’on fait fortune. «Je ne connais franchement personne qui gagne beaucoup d’argent dans ce milieu. Nous avons tous le même salaire à Irascible. On ne gagne pas beaucoup mais c’est un métier passionnant. Il n’y a rien de plus gratifiant que de contribuer au succès d’un bon groupe local!»
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«Nous avons adopté un esprit d’auto-entrepreneur»
Aliose, duo genevois

Depuis 2007, Alizé Oswald et Xavier Michel entremêlent leurs voix aériennes sous le nom d’Aliose. Derrière la douceur de leurs harmonies se cache l’ambition d’un couple qui s’est donné les moyens de réussir. En 2012, le duo genevois décide de créer sa propre Sàrl. «C’est un risque de s’autoproduire, mais si cela fonctionne, on récolte les fruits à 100%, explique Alizé Oswald. Nous nous sommes renseigné auprès des gens du milieu pour nous structurer, notamment auprès de la FCMA et de MyMusicRights, et nous avons créé notre propre petit label, Biinôme.» Le duo apprend alors sur le tas les métiers de producteur, éditeur, tourneur et communicant. En cumulant ces différentes sources de revenu, ils parviennent à vivre, modestement, de leur musique. «Nous avons adopté un esprit d’auto-entrepreneur, explique Xavier Michel. Peu d’artistes créent leur propre société, entre autres parce que cela représente beaucoup de travail administratif.»

En début d’année, Aliose a délégué la production d’albums et de concerts en signant respectivement chez les géants Warner Music France et Live Nation France. «Nous arrivions à nos limites techniques et financières en Suisse romande, explique Xavier Michel. Nous aurions difficilement pu nous exporter tout seul, car la France est un marché plus grand, avec d’autres règles.»

Regrettent-ils leur indépendance? «Le processus créatif était en fait plus difficile avant, car nous avions beaucoup de choses à gérer, raconte Alizé Oswald. Nous avons fait le choix de nous entourer. Si notre équipe nous propose de couper 30 secondes d’une chanson pour faciliter sa diffusion, il est évident que nous en tiendrons compte.»
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«Je dois aussi me considérer comme un produit»
Patrick Rouiller, vainqueur de la «Nouvelle Star» 2016

Vainqueur de l’émission «Nouvelle Star» cette année, Patrick Rouiller a franchi un palier dans sa carrière. Le Fribourgeois a signé un contrat avec Polydor: 30′000 euros d’avance pour la production de son prochain album. Le télé-crochet, moins populaire qu’il y a dix ans, n’a toutefois pas entièrement chamboulé la vie du chanteur: «Je travaille encore à 50% comme mécanicien sur vélo. Avec ce que je gagne grâce à mon label, je pourrais vivre en France, mais pas ici.»

Patrick Rouiller a tenté plusieurs fois sa chance lors de concours avant sa victoire de cette année. «Je suis souvent critiqué par les artistes plus alternatifs, mais je l’assume complètement. J’ai remarqué qu’il y avait plein de musiciens bourrés de talent en Suisse, qui stagnent faute de moyens et d’encadrement. Je me suis alors acharné et j’ai utilisé un des derniers moyens à ma disposition.»

Il y a deux ans, Patrick Rouiller a également participé à la Montreux Jazz Academy. Entouré de virtuoses du jazz et de mentors prestigieux, le Fribourgeois a notamment suivi des cours de business et de management. «Je me suis rendu compte que je devais aussi me considérer comme un produit. Quand on aborde la musique, on pense avant tout à l’approche artistique. Mais aujourd’hui, c’est la notoriété qui fait le talent, pas le contraire.»
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Une version de cet article est parue dans PME Magazine.



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