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CULTURE

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artJEUDI 20 AVRIL 2017
La culture sous la lune
Lors des trente dernières années, les pouvoirs publics ont imaginé un nombre croissant d’événements culturels nocturnes urbains. Ces nouvelles saturnales sont critiquées par certains professionnels de la culture comme une dérive de l’art vers le simple divertissement.
Par Sylvain Menétrey

Le héros de la Nuit blanche parisienne de 2016, organisée le 1er octobre dernier, s’appelle Poliphile. Selon le directeur du Palais de Tokyo, Jean de Loisy, qui a conçu cette quinzième édition de la manifestation nocturne parisienne, Poliphile est un personnage en quête de beauté et de vérité, qui arpente la ville, de ses origines médiévales jusqu’à ses marges contemporaines, le territoire du Grand Paris, à l’instar du parcours de la Nuit blanche qui s’est égrené le long de la Seine en direction de la périphérie. Commandé à l’écrivain Yannick Haenel, un récit sous forme de feuilleton introduisait quelques jours avant l’événement cet itinéraire romanesque ponctué d’installations et d’interventions artistiques dans des lieux souvent inhabituels voire insolites pour de l’art contemporain, comme des églises, des morgues, des tunnels, ou encore des carrefours encombrés de voitures le reste de l’année.

Au travers de ce conte habité par un héros épris d’urbanité auquel le public était prié de s’identifier, Jean de Loisy poursuivait l’objectif d’enchanter la ville à l’origine de cette manifestation à grand succès. En 2002, Christophe Girard, maire adjoint chargé de la culture, proposait à Bertrand Delanoë, maire de Paris, d’inventer un parcours artistique nocturne qui rende l’art accessible à tous, mette en valeur l’espace urbain par la création moderne et crée un moment de convivialité. Plébiscitée par le grand public, cette recette, exportée à Rome dès 2006, attirait 2 millions de visiteurs en 2015.

Nuit blanche est la tête de proue de ces événements culturels nocturnes à succès qui se sont multipliés lors des dernières décennies. A Lausanne, le Musée de l’Elysée organise la Nuit des images chaque année depuis 2011 dans ses jardins. En 2015, la manifestation composée notamment de projections et d’une foire des éditeurs indépendants battait son record de fréquentation en accueillant 11′000 spectateurs. En une seule nuit, le musée de la photographie attirait ainsi près du quart de ses visiteurs annuels. Evénements d’ampleur internationale, la Fête de la musique ou la Nuit des musées réunissent également des milliers de visiteurs dans de nombreuses villes.

Evénementialisation de la culture

Ces événements semblent parvenir à déjouer les obstacles liés à l’accès à la culture, en particulier ceux qui se dressent dans les musées d’art, que les ouvertures nocturnes, les formules tarifaires attrayantes ou la communication grand public n’ont pas permis de faire tomber. «Ces innovations sont méritoires, mais elles s’attaquent aux barrières les plus superficielles. Les obstacles principaux sont d’ordre symbolique, psychosocial et cognitif. Certaines personnes ne vont pas au musée parce qu’elles s’y sentent indignes, qu’elles craignent que leurs faits et gestes de visiteurs non habitués les trahissent», énumère Mathieu Menghini, historien et praticien de l’action culturelle à la Haute école de travail social Genève — HETS-GE.

Au-delà de la spécificité de chacune de ces manifestations ponctuelles, un tel succès public s’explique par leur caractère à la fois exceptionnel et rituel qui les rapproche des fêtes populaires d’antan. Cette dimension hors du commun est renforcée par l’imaginaire nocturne, empreint de magie, de fête et de transgression qui les accompagne. «La ville dévoilerait la nuit, aux citadins qui le désirent, ses coulisses, et s’offrirait d’une nouvelle manière. La nuit autoriserait un autre rythme que celui du quotidien diurne, ainsi qu’une meilleure disposition des participants», notait ainsi l’anthropologue de la ville Emmanuelle Lallement dans son article «Evénements en ville, événements de ville», publié en 2007 par la revue Communication & organisation.

Des voix s’élèvent pourtant pour critiquer ces nuits culturelles. En 2004, lors d’une conférence à la Fondation Ricard à Paris, le critique et commissaire d’exposition français Nicolas Bourriaud dénonçait l’«événementialisation» de la culture. «L’argent dépensé pour ces manifestations artistiques pourrait servir à un musée: les œuvres y seraient tout aussi visibles. Dans ces manifestations, les œuvres sont mises en scène d’une certaine manière, sous le signe de l’éphémère, avec une présence renforcée des médias: c’est une autre approche de l’art. Tout est fait pour que l’art entre chez les gens, via les médias et qu’il devienne un événement public. L’art n’est plus considéré comme un sujet d’étude, de savoir et de délectation destiné à d’autres artistes et à quelques amateurs.»

Retour sur investissement

Ces événements dispendieux — Nuit blanche a ainsi coûté 1,2 million d’euros en 2015 — représentent une nouvelle concurrence en termes d’accès aux subventions pour les institutions culturelles, au moment où les budgets publics se réduisent, et où les sponsors privés se tournent davantage vers des manifestations à retour d’image immédiat comme le sport ou les festivals. Encore épargnée par rapport à ses voisins français ou italiens, où des lieux d’art ont fermé leurs portes faute de subventions, la Suisse possède aussi des musées précaires. En 2014, le Kunstmuseum d’Olten, une institution centenaire, a ainsi annulé et repoussé une série d’expositions en raison des coupes drastiques imposées par la Ville.

Or, trop souvent considérée sous l’angle unique de la dépense, la culture rapporte également. Les pouvoirs publics perçoivent aujourd’hui mieux cette réalité longtemps occultée grâce aux nombreuses recherches et études qui ont été menées dans ce domaine. «L’économiste français Laurent Davezies définit que les flux financiers irriguant un territoire ne sont constitués que de 20% par les activités d’exportation. Les quatre cinquièmes restant sont générés par l’impôt sur les personnes physiques. Or la culture participe de l’attractivité d’un territoire et donc de son développement démographique. Si, en plus, elle a un impact sur le développement touristique, les communes saisissent l’importance économique de ce secteur», explique Nicolas Babey, professeur à la Haute école de gestion Arc.

La construction d’infrastructures culturelles de prestige cherchant à répliquer le fameux «effet Bilbao» et l’organisation d’événements culturels témoignent de cette reconnaissance de la part des communes des bénéfices qu’elles peuvent tirer de la culture. Pour Mathieu Menghini, cette prise en compte de l’impact économique de la culture comporte pourtant ses effets pervers: «En France, remarquait l’historien Olivier Neveux, la gauche socialiste soutenait il y a 50 ans que la culture n’était pas une marchandise. Vingt ans plus tard, son discours fléchissait quelque peu: la culture n’était pas une marchandise comme les autres. Aujourd’hui, nouvelle antienne: elle est une marchandise qui rapporte. Dans ce contexte, on prend le risque de ne plus envisager l’art du point de vue esthétique, du point de vue de l’interrogation de notre présence au monde mais sous l’angle unique du retour sur investissement.»

Rapport du public à l’art transformé

Au cœur de cette logique, les nuits culturelles s’apparentent souvent à une consommation effrénée. «A la Nuit des musées de Lausanne, j’ai observé une atmosphère de fête, de jubilation, mais aussi une ‘qualité’ de visite parfois modeste, parce que les gens sont dans l’enjeu de voir cinq, sept musées en une soirée», poursuit le professeur à la HETS-GE. Ce qui lui fait dire que pour un public non initié, la Nuit des musées pourrait induire que le zapping est le mode ordinaire d’appropriation des œuvres d’art. La fréquentation hors norme et le programme pléthorique vouent la visite à une expérience superficielle alors que «les musées sont le plus utiles aux citoyens en étant des écoles de l’attention».

Critiqué pour ses dimensions marketing et médiatiques ou pour son culte de l’éphémère, l’événementiel culturel s’est pourtant largement ancré. A tel point qu’une ville comme Amsterdam, submergée par les touristes, a pris la décision de réduire le nombre de festivals qui s’organisent sur son territoire. Mais force est de constater que ces manifestations ont transformé le rapport du public à l’art. Une attitude plus décontractée remplace la déférence silencieuse caractéristique d’une visite au musée.

Certains philosophes majeurs de notre époque comme Alain Badiou et Jacques Rancière invoquent même la valeur politique de l’événement. Rompant le flux inexorable de l’histoire, l’événement, par sa nature exceptionnelle, constitue le point d’émergence de ce qu’ils considèrent comme la véritable démocratie. Ils opposent la vigueur et l’impact d’événements comme les rassemblements sur la place Tahrir ou Nuit Debout à Paris à l’apathie de nos systèmes de démocratie représentative. Sous le vernis spectaculaire et festif se cacherait la nature proprement révolutionnaire de l’événement qui crée les conditions de l’expérience collective et du jaillissement de l’imprévu dans nos sociétés hyper-individualistes et hautement normées.
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ENCADRE

Des nuits kaléidoscopiques

De la Nuit de la Saint-Barthélémy à la Nuit de Cristal, l’histoire compte sa dose d’effrois nocturnes. Dans nos sociétés pacifiées et sécularisées, le besoin de recréer des rites collectifs festifs passe par la conquête de la nuit, temps magique, suspendu et hors commerce, propice au rêve et à la divagation. Outre les nuits culturelles, de nombreuses manifestations nocturnes populaires se sont développées au cours des dernières décennies. Petit florilège de ces événements fun, loufoques ou au goût de terroir.

La Nuit de la glisse
Premier festival consacré aux films de sports extrêmes comme le windsurf, la chute libre, le surf, le ski, etc. Créé par le Français Thierry Bessas, en 1979, la Nuit de la glisse collabore avec de nombreuses salles de cinéma dans plusieurs pays en proposant un film inédit chaque année.
Lieu: multiple

La Nuit de l’épouvante
L’événement s’inspire de l’aura du Château de Chillon, qui avait influencé Lord Byron, pour créer une soirée ancrée dans l’imaginaire fantastique.
Lieu: Château de Chillon (VD)

La Nuit du boutefas
Organisée par l’association Slow Food, la manifestation propose de goûter cinq boutefas et d’élire la plus onctueuse de ces saucisses trapues, reines du patrimoine gastronomique vaudois.
Lieu: Auberge de l’Abbaye de Montheron (VD)

La Nuit de l’excellence
Un événement multiple, lors duquel peuvent aussi bien être récompensés des basketteurs sénégalais, des PME valaisannes actives dans le développement durable, que des étudiants afro-antillais.
Lieux: multiples

La Nuit de la science
Le public genevois est invité à découvrir de manière ludique certaines recherches et applications scientifiques à l’initiative du Musée d’histoire des sciences.
Lieu: Genève
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Une version de cet article est parue dans la revue Hémisphères (no 12).

Pour vous abonner à Hémisphères au prix de CHF 45.- (dès 45 euros) pour 6 numéros, rendez-vous sur revuehemispheres.com.



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