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innovationLUNDI 01 MAI 2017
L’exode des start-up européennes
De nombreuses technologies innovantes quittent le continent pour les États-Unis. Mais cette hémorragie n’est pas une fatalité.
Par Paul Marks

Le Brexit et la crise migratoire sont l’objet de toutes les attentions. Mais une autre menace pourrait bien toucher l’économie de l’UE plus durement encore: la fuite incessante du savoir-faire technologique et de la propriété intellectuelle européenne vers les Etats-Unis.

Le phénomène est discret mais bien réel. Des sociétés américaines acquièrent un grand nombre de start-up technologiques européennes, le fleuron de la Silicon Valley — Google, Microsoft et Facebook — menant la danse. Et si personne ne sait quelle sera l’influence de l’administration Trump, les chiffres actuels sont éloquents. Le bureau d’études de marché Tech.eu a en effet montré que 122 des 332 entreprises européennes vendues en 2014 (soit près de 37%) avaient été happées par des sociétés
américaines. Les autres principaux acquéreurs étaient l’Allemagne (40 sociétés), le Royaume-Uni (33) et la France (30).

Le partenariat Startup Europe, une organisation parrainée par la Commission européenne qui vise à mettre en relation innovateurs et grands groupes européens, avance même des chiffres plus élevés. Les résultats d’une analyse détaillée des acquisitions entre 2012 et 2016 montrent que 44% des start-up européennes ont été rachetées par des entités américaines au cours de cette période.

Pourquoi cela est-il important à l’ère de la mondialisation? Tout simplement parce que l’Europe risque de perdre de nouvelles technologies émergentes dont le développement serait contrôlé par les Etats-Unis, au détriment du capital intellectuel européen. Ce qu’illustre bien l’effet des acquisitions américaines sur le domaine très prometteur de l’intelligence artificielle, dominé par les Etats-Unis, Israël et le Royaume-Uni. Entre mi-2015 et début 2016, au moins cinq start-up britanniques novatrices ont été englouties par des firmes américaines:

DeepMind, le pionnier des réseaux neuronaux, dont la technologie a battu le champion du monde de go, a été acquise par Google pour près de 500 millions de dollars;

Swiftkey, fabricant de claviers virtuels intelligents, a été racheté par Microsoft pour 250 millions de dollars;

– Magic Pony Technology, société développant des algorithmes de traitement et de nettoyage d’image, a rejoint Twitter pour 150 millions de dollars;

– PredictionIO, serveur open source de machine learning, a été racheté pour un montant inconnu par SalesForce, une plateforme de cloud computing;

– VocalIQ, qui a développé une IA de reconnaissance vocale très précise, a été acquise par Apple pour plus de 50 millions de dollars.

Un élargissement du phénomène à l’ensemble du secteur technologique pourrait engendrer des pertes de savoir-faire énormes. Entre 2011 et 2016, les géants américains Amazon, Apple, Alphabet (Google), Microsoft et Facebook ont à eux seuls acquis 52 sociétés européennes.

L’acquisition de Skype par Microsoft pour 8,5 milliards de dollars en 2011 constitue une étape importante de la tendance. Depuis, Microsoft a fait de Skype Entreprise un élément essentiel de son offre de téléconférence et de son HoloLens. Ce rachat a cependant été éclipsé, en octobre 2016, par celui de NXP Semiconductors par Qualcomm, fabricant américain de puces pour téléphones portables, pour la somme de 47 milliards de dollars. NXP, l’ancienne branche semi-conducteurs de Philips, basée à Eindhoven, était un géant européen dans le domaine des puces pour cartes de paiement sécurisées ainsi que pour l’industrie automobile.

Les universités montent au créneau

L’Europe doit impérativement changer la donne. En effet, comme le soulignent certains observateurs, pourquoi encourager les universités à former de talentueux ingénieurs et à produire de précieux brevets si les revenus et les emplois générés profitent aux Etats-Unis?

Certaines grandes universités techniques européennes proposent de nouvelles idées, notamment des réformes en matière d’impôts et d’octroi de brevets (voir encadré ci-dessous). Mais il en faudra bien plus pour créer des équivalents européens à Google, Facebook ou Amazon. Pour de nombreux experts, un changement culturel et comportemental est indispensable. À l’instar des investisseurs de capital-risque, les grandes institutions comme la Banque européenne d’investissement et la Commission européenne devraient soutenir les jeunes entrepreneurs, s’ouvrir à la prise de risques et abandonner leur hostilité face à l’argent rapidement gagné.

«L’Europe doit créer un environnement plus propice au développement des entreprises technologiques. Cela contribuerait non seulement à conserver les inventions européennes, mais également à attirer davantage d’entrepreneurs étrangers», explique Georges Romme, titulaire de la chaire d’entrepreneuriat et d’innovation à l’Eindhoven University of Technology.

Pour Ann-Kristin Achleitner, professeure de finance d’entreprise et de transfert technologique à la Technische Universität München, il est primordial d’enrayer cette fuite des start-up vers les Etats-Unis: «Les rachats par des firmes américaines sont trop fréquents. Nous devons assurer un meilleur transfert de nos projets de recherche technologique afin de créer des start-up résolument ancrées en Europe. Le fait que des sociétés passent en mains étrangères représente aussi une perte de contrôle sur les emplois.»

Avantage américain

Alors que faire? Pourquoi les Etats-Unis séduisent-ils autant? Revenons aux bases de la création d’entreprise: le travail acharné. Un entrepreneur doit voir grand, affûter et matraquer son argument de vente, continuellement revoir son concept en fonction des retours des utilisateurs (dans l’univers des start-up, on parle de démarche «itérative»), trouver un financement initial et faire décoller sa société.

Dès qu’une société s’engage sur la voie de la réussite, elle attire l’attention de prédateurs. C’est à ce moment-là qu’il faut multiplier les investissements, voire racheter la société, afin de lui permettre d’embaucher du personnel et de croître davantage. Il peut d’ailleurs être utile de rappeler que l’objectif d’une entreprise n’est pas de faire la une de Wired ou de Handelsblatt grâce à ses gadgets, mais bien de réaliser des bénéfices.

«La rentabilité représente l’indicateur idéal à long terme. Elle requiert un marché unique important, et celui des Etats-Unis est énorme comparé à celui de l’UE, bien plus fragmenté», explique Rashid Mansoor, entrepreneur technologique basé à Londres.

Les sociétés technologiques adultes, qui peuvent investir davantage, sont nettement plus répandues aux Etats-Unis. Une start-up a donc plus de chances d’être rachetée par un géant américain. Cela est d’autant plus vrai lorsqu’il existe une synergie importante entre les activités du repreneur et de la cible, comme dans le cas des recherches sur l’IA de Google et de DeepMind.

Et les succès américains en matière de rachats de start-up européennes semblent augmenter la capacité des Etats-Unis à effectuer de nouvelles acquisitions. «Dans la mesure où il y a eu peu de rachats d’envergure à l’intérieur de l’UE, l’écosystème européen est moins bien équipé», analyse Rashid Mansoor. Cela diminue en conséquence la probabilité de l’émergence en Europe d’un géant tel que Google, Microsoft ou Apple.

Le partenariat Startup Europe reconnaît que «l’Europe continentale génère moins d’entreprises à forte croissance que d’autres régions du monde, notamment la Silicon Valley». Il cherche également à intégrer des start-up au sein de grands groupes européens — comme Unilever, Telefonica ou Orange — dans l’espoir d’amener les innovateurs à rechercher des investisseurs en Europe. Mais la cause de cette situation réside dans la différence entre l’approche audacieuse des Etats-Unis et celle, plus timide, de l’Europe. Selon certains observateurs, l’establishment européen a des difficultés profondément ancrées à accepter la prise de risques indispensable à l’innovation.

Création de nouveaux hubs

Selon Dominique Foray, expert en économie de l’innovation à l’EPFL, d’autres facteurs culturels jouent un rôle: «La gestion paternaliste, qui favorise le contrôle et non la responsabilisation et la délégation au niveau local, est incompatible avec des sociétés à forte croissance.» De plus, la crainte de l’échec et le manque généralisé de reconnaissance des entrepreneurs pénalisent l’Europe. «Les jeunes pousses rencontrent de nombreux obstacles en Europe, ce qui les incite à chercher un environnement plus favorable ailleurs.»

Néanmoins, les comportements vont en s’améliorant à mesure que des plateformes d’innovation voient le jour. Selon Dominique Foray, «certains obstacles commencent à disparaître grâce au développement d’écosystèmes riches en start-up». Ainsi, Berlin est devenue une plaque tournante technologique. Selon le site TechCrunch, spécialisé dans le capital-risque et l’actualité des start-up technologiques, une start-up y était créée toutes les vingt minutes l’été dernier, après le vote sur le Brexit.

Georges Romme considère lui aussi que les plateformes d’innovation sont essentielles. A ses yeux, il faudrait en créer bien plus, par exemple dans des zones urbaines frappées par la désertification industrielle. «Aux Etats-Unis, des villes en déclin comme Akron ou Détroit se sont métamorphosées en hubs technologiques. Ces régions s’avèrent aujourd’hui bien plus importantes pour l’économie américaine que la Silicon Valley. L’Europe possède déjà des plateformes technologiques, comme Dresde, Berlin ou Eindhoven, mais afin de conserver les meilleurs entrepreneurs, elle doit multiplier ces lieux d’innovation.»

Des pays scandinaves comme la Suède ou le Danemark pourraient montrer la voie grâce au développement précoce de la culture entrepreneuriale. «Les écoles — dont les établissements primaires — et les universités ont ajouté l’innovation et l’entrepreneuriat à leurs programmes d’études, dit Søren Salomo, professeur de Management Engineering à l’Université technique du Danemark. Les nouveaux étudiants ont par exemple pu affronter des défis liés au monde des start-up dans un jeu vidéo. Bien entendu, ce projet seul n’explique pas l’augmentation du nombre de jeunes souhaitant fonder une entreprise plus tard. Mais, en le combinant à de nombreuses autres mesures, ces pays ont réussi à créer un environnement favorable aux start-up.» Les résultats sont encourageants: la Suède arrive en deuxième position des pays européens possédant le plus de licornes, tandis que le Danemark a été désigné parmi les pays les plus accueillants pour les entrepreneurs par la Banque mondiale.

Ne pas rester les bras croisés

Rashid Mansoor a de l’expérience dans la recherche de fonds. Il a fondé AdBrain, dont la technologie analyse les préférences d’achat des clients. Et il est désormais directeur de Hadean, dont les programmes réduisent de plusieurs mois le temps nécessaire à la rédaction d’algorithmes.

L’entrepreneur londonien vient de boucler avec succès une campagne de financements pour Hadean. Il s’est focalisé sur des investisseurs européens ayant «le même goût du risque que ceux de la Silicon Valley». Il souhaitait qu’ils s’engagent sur le long terme, «une approche atypique pour des investisseurs européens, qui préfèrent les risques faibles et le court terme». Il a toutefois décidé qu’il ciblerait également des acteurs américains lors de sa prochaine recherche de fonds.

Peut-être faut-il suivre l’exemple de Rashid Mansoor: combiner des investisseurs européens et américains. Par ailleurs, d’après Ann-Kristin Achleitner, les grands groupes allemands commencent à s’intéresser à l’innovation dans les start-up. «L’Allemagne change. Siemens et Bosch, par exemple, se montrent plus enclins à racheter de jeunes entreprises. Ils jouent un rôle clé dans l’écosystème en tant qu’acquéreurs potentiels.»

Quelle que soit la solution, il n’est pas envisageable de rester les bras croisés. Selon James Wise, associé chez Balderton Capital, une firme de capital-risque londonienne, «si nous ne protégeons pas nos sociétés technologiques comme nos sociétés de services énergétiques ou de défense, nous risquons de perdre une importante source de croissance économique.»
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ENCADRES

Capital-risque investi entre 2006 et 2013
Top 5 (en milliards de dollars)

Etats-Unis: 254,6
Europe: 55,4
Chine: 33,05
Israël: 13,1
Inde: 9,9

Source: Ernst & Young
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Nombre de licornes
Top 5, Europe

Royaume-Uni: 18
Suède: 7
Allemagne: 6
France: 3
Israël: 3

47
Nombre de licornes européennes en 2016

98
Nombre de licornes américaines en 2016

Sources: CB Insights, GP Bullhound
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Des experts de quatre grandes universités réclament des impôts plus transparents et des brevets plus pertinents

Pour faciliter l’innovation et la croissance des start-up, les Etats de l’UE devraient harmoniser leurs impôts sur les sociétés et l’Office européen des brevets limiter l’attribution de brevets aux projets réellement novateurs. Telle est la stratégie proposée par plusieurs professeurs de l’alliance Eurotech Universities dans un document de réflexion.

Cette alliance réunit la Technische Universität München (TUM), l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), la Danmarks Tekniske Universitet (DTU) et l’Eindhoven University of Technology (TU/e).

Ils souhaitent que l’Europe devienne une «mine d’innovations à forte croissance économique» à l’horizon 2040. Pour cela, ils préconisent de développer ce que Georges Romme, expert en innovation à la TU/e, nomme «de meilleures conditions pour conserver la propriété intellectuelle en Europe».
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Récompenser les inventeurs

Les politiques d’innovation au sein de l’UE reposent sur des subventions, des primes fiscales et des bourses de recherche collaborative. Le groupe d’experts estime qu’il serait bénéfique d’harmoniser les impôts pour l’ensemble des entrepreneurs européens. Cela éviterait les mauvaises surprises lorsque ces derniers cherchent à s’implanter dans d’autres pays de l’UE. De plus, la création d’un système fiscal équitable à taux unique, axé sur la consommation et non sur le revenu, limiterait les évasions fiscales à grande échelle, comme celles révélées par les Luxembourg Leaks et les Panama Papers, qui détournent «une part énorme» des ressources disponibles pour l’innovation.

Récompenser les inventeurs de manière juste constitue un autre principe clé. Les experts recommandent que l’Office européen des brevets place plus haut la barre de l’«activité inventive», condition sine qua non à l’octroi d’un brevet. Selon eux, trop d’entreprises font ce que les Américains appellent du «patent trolling», c’est-à-dire le dépôt de brevets peu novateurs dans le but de dissuader les concurrents. «Ce ‘brevetage stratégique’ vise à bloquer les autres entreprises et, lorsque cela est possible, à extorquer des redevances», soulignent les professeurs.
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Une version de cet article est parue dans le magazine Technologist (no 12).

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