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CULTURE

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musiqueMERCREDI 10 MAI 2017
Sonorités nocturnes
«Nachtstücke», «Berceuse» ou clair de lune: nuit et musique s’entrelacent dans de nombreux répertoires, en particulier celui du XIXe siècle romantique.
Par Jonas Pulver

Il y a les clairs de lune de Beethoven et Debussy, aux tempéraments si différents. Chez Mozart, les frissons étoilés de la Reine de la Nuit, et les frasques vespérales de Don Giovanni. Et puis? L’obscurité chaotique qui précède la lumière divine dans La Création de Haydn. L’intimité des nocturnes de Chopin ou des Nachtstücke de Schumann. Et il y a encore les ténèbres dont Wagner ceint la destinée de Tristan und Isolde, le désespoir post-romantique que distille la Nuit transfigurée du jeune Schönberg, ou les sortilèges chromatiques qui hantent les Musiques nocturnes de Bartók.

Musique et nuit semblent s’habiter mutuellement aussi loin que remonte la mémoire de la culture occidentale. Le lien a revêtu des formes expressives diverses. Pourtant, un dénominateur commun traverse les âges: «La nuit représente la part cachée, voire inavouable, de l’être humain», estime William Blank, compositeur et professeur d’analyse à la Haute Ecole de Musique de Lausanne — HEMU. Questionnements, angoisses et fantasmes trouvent dans la nuit musicale un espace de cristallisation.

A la nature optique du jour s’oppose la qualité acoustique de la nuit. «Comme la vue est diminuée, on se concentre sur d’autres facultés de perception», note Pierre Goy, pianiste et professeur à la HEMU de Lausanne et la HEM-Genève. En l’absence de lumière, la priorité est donnée à l’audition, mais aussi au toucher. «En tant que musicien, ne ferme-t-on pas les yeux pour mieux être à l’écoute des sensations à l’instrument?»

Irruption de la subjectivité

Induit par l’obscurité, ce mouvement vers le dedans, vers l’intime, fonde le rapport particulièrement fort qui s’instaure au XIXe siècle entre nuit et musique. «Dans les musiques baroques et pré-classiques, la nuit est présente, mais plutôt comme manière d’exprimer le recueillement ou l’universalité du drame humain», fait remarquer William Blank. L’irruption de la subjectivité et du «Je», traduite par l’avènement du romantisme, va conférer aux styles nocturnes une intensité inédite. «Dès les premières manifestations du romantisme, la nuit n’est plus seulement une antichambre du merveilleux où le personnage qui s’endort rencontre dieux et déesses, lutins et autres créatures fantastiques, analyse le musicologue romand Yaël Hêche, spécialiste du répertoire lyrique. Une nouvelle dimension s’ajoute: celle de la nuit comme refuge où l’on se retrouve seul avec soi-même, avec sa propre sensibilité, libéré des conventions de la société diurne.»

Cette irruption de la subjectivité et du moi dans le drame musical confère une puissance particulière aux entrelacs de la nuit, de l’amour et de la mort. «On trouve une des sources de la sanctification romantique de la nuit chez le poète Novalis et ses Hymnes à la Nuit (1800)», poursuit Yaël Hêche. Goethe, Hölderlin, Jean-Paul, Hoffmann: la thématique irrigue la littérature germanique du XIXe siècle dont Schubert ou Schumann vont se nourrir. «Il y a souvent dans les Lieder de Schubert, et plus tard chez Wagner, l’idée de la nuit comme métaphore de la mort et du repos tant désiré.»

Aussi présente soit-elle, la nuit musicale du XIXe siècle ne correspond pas à un moyen d’expression en soi, mais plutôt à une diversité de modes, d’atmosphères et d’évocations. Yaël Hêche: «La nuit n’est pas un élément comme le feu ou l’eau, ce n’est pas un paysage, ni un événement météorologique. La nuit dure plusieurs heures: c’est un réceptacle dans lequel une variété d’émotions peuvent se développer.»

Nuit wagnérienne

Ces émotions peuvent être esthétisées, voire sublimées, comme chez Chopin dont les nocturnes requièrent des trésors de raffinement de la part du pianiste. «Moduler la pâte sonore à l’infini, maîtriser les différents plans, tout cela exige une extrême subtilité du toucher», confie Pierre Goy. Nostalgie, désespoir, passion ou révolte, il s’agit pour l’interprète de faire vivre la palette des «couleurs de la nuit», une formule paradoxale qui traduit la dimension indicible du processus poétique.

Chez Chopin, l’exploration des sanctuaires de l’âme humaine revêt une certaine pudeur, et témoigne d’une parfaite maîtrise formelle dans laquelle transparaît la révérence du compositeur polonais pour le XVIIIe siècle mozartien. La nuit schumanienne, elle, «fait exploser la forme, quitte à ouvrir des abîmes du fond desquels la folie nous guette», note Pierre Goy. Les Nachtstücke, la Fantaisie op. 17 ou les Waldszenen, parmi d’autres exemples, «déploient des climats de nuits tragiques, hagardes ou ancestrales» en alternance avec des passages solaires et vigoureux, observe William Blank.

Chez Wagner, ce contraste entre jour et nuit trouve son paroxysme dans Tristan und Isolde, dont le deuxième acte tout entier est déroulé du crépuscule à l’aube. «Par opposition au jour, à la facette officielle de la vie féodale où l’on devient étranger à soi-même, la nuit wagnérienne est un lieu où l’amour vrai entre Tristan et Iseult est possible, à l’abri du regard du roi Marc et des conventions de la cour.» La pénombre permet l’éclosion d’une multitude d’états d’âme: attente fébrile, démonstration rhétorique, duo d’amour puis, enfin, la décision de mourir ensemble. «C’est un parcours émotionnel qui donne à entendre des musiques parfois très emportées, parfois d’une grande douceur.»
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ENCADRE

«Préserver la diversité de la culture club»

Stephan Kohler, responsable de la filière musiques actuelles à la HEMU, revient sur l’histoire du clubbing et des pulsations noctambules.

«Tout un pan des musiques actuelles, lié au club notamment, est profondément nocturne. Il incorpore la danse, un côté festif qui tient les gens jusqu’au bout de la nuit. C’est différent d’un concert, qu’on écoute rarement jusqu’au petit matin.

Ces musiques électroniques sont nées du disco. L’apparition du genre est accompagnée d’une série d’évolutions technologiques intervenues dans les années 1970: la sonorisation des discothèques, l’utilisation des platines, et la figure du DJ qui travaille avec des transitions fluides. Par définition, son mix est ininterrompu, sans fin. La scène disco est aussi liée à une certaine liberté sexuelle, le côté hédoniste des seventies qui déborde soudain du strict domaine privé.

Souvent, les adeptes de musiques noctambules n’ont pas conscience des origines de ces styles aujourd’hui très diversifiés: le disco, à la base, c’est l’expression des milieux latino, noir et gay. Puis par la suite un mouvement complètement mélangé ethniquement et socialement. La house music, c’est la réinvention du disco avec des machines électroniques dans les clubs queer de Chicago, mélangeant disques et boîtes à rythmes, puis sous forme de boucles samplées à partir de vinyles, à l’aide de machines. La popularisation de la house music et de la techno aura vraiment lieu en Europe dès la fin des années 1980 pour devenir la culture musicale nocturne principale jusqu’à aujourd’hui.

Je regrette l’actuel consumérisme des milieux de la nuit de nombreuses villes européennes — consumérisme de l’industrie du divertissement, opposé à la culture club, qui se reflète dans la manière de commercialiser cette musique. Gentrification, surrégulation administrative, aseptisation, marketing consumériste: de nombreux facteurs sont à l’œuvre. Le club, la danse, la nuit sont des espaces de liberté nécessaires, en regard des conventions et du contrôle auxquels nous soumet la vie diurne. La diversité de ces espaces nocturnes doit être préservée. Le Berghain à Berlin ou le Zukunft à Zurich sont des exemples actuels où cette culture peut s’exprimer librement. Il faut s’en inspirer.»
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Une version de cet article est parue dans la revue Hémisphères (no 12).

Pour vous abonner à Hémisphères au prix de CHF 45.- (dès 45 euros) pour 6 numéros, rendez-vous sur revuehemispheres.com.



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