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societeJEUDI 18 MAI 2017
Toxicodépendance parentale: les enfants s’en sortent rarement indemnes
S’il est difficile de chiffrer le nombre d’enfants dont au moins un parent est toxicomane en Suisse, on en sait désormais davantage sur le parcours souvent chaotique de ces mineurs… et de leurs géniteurs. Témoignages.
Par Patricia Michaud

On dit qu’un tiers des enfants de parents dépendants développe à son tour une addiction, qu’un autre tiers est affecté par des troubles psychologiques et que seul le troisième tiers connaît plus tard une vie d’adulte «normale». Avoir un parent toxicomane n’est donc ni sans conséquences, ni synonyme de vie paisible pour les mineurs. En Suisse, difficile de savoir combien d’enfants sont concernés. «A l’heure actuelle, il existe très peu de chiffres et d’études à ce sujet», souligne Marion Forel, cheffe de projet prévention auprès d’Addiction Suisse. Une des barrières majeures à l’élaboration de statistiques? Le tabou et la discrétion régnant autour de la prise de ces substances, illégales pour la plupart.

On commence néanmoins à en savoir davantage sur le quotidien (parfois très chaotique) des enfants dont au moins un parent est toxicodépendant. Sans tomber dans la généralisation — les spécialistes s’accordent à dire qu’il y a autant de parcours de vie différents que d’enfants touchés –, on peut lister quelques-unes des principales difficultés qu’ils rencontrent: honte, impuissance, culpabilité, solitude, précarité ou manque de cadre.

«Sans oublier la parentification, à savoir la prise de responsabilités qui ne sont pas de leur âge», ajoute l’experte d’Addiction Suisse. En effet, «pour une personne sévèrement dépendante, la première priorité n’est pas ses enfants, c’est la substance». Dans ces conditions, certains bambins se voient obligés «de s’occuper d’eux-mêmes, de leurs frères et sœurs cadets, de la maison, voire du parent. Cela crée beaucoup de stress et les prive de l’insouciance à laquelle ils ont besoin en tant que mineurs.»

Des modes de prise en charge multiples

A une époque où la prise en considération du bien-être des enfants a beaucoup évolué, de plus en plus de professionnels planchent sur une amélioration de l’encadrement des familles affectées par la toxicodépendance. «Globalement, il existe deux grandes tendances, explique Bernard Vuignier, ancien collaborateur du Service vaudois de protection de la jeunesse (SPJ). Les partisans de l’école Berger pensent qu’il vaut mieux tenter un nouveau départ dans une structure ou une famille d’accueil, alors que ceux de l’école systémique privilégient le maintien dans la famille biologique. Il n’y a pas de solution d’accompagnement miracle et on doit souvent prendre la moins mauvaise décision.»

De l’enfant placé à 100% dans une famille d’accueil à celui vivant avec ses parents toxicodépendants sous l’encadrement d’un professionnel du SPJ, en passant par celui logeant dans un foyer la semaine et se rendant au domicile familial le week-end, les cas de figure sont multiples en Suisse. Dans notre pays, l’accompagnement d’un enfant de parent toxicomane dépend d’ailleurs énormément de la personne qui gère son dossier auprès du SPJ. «Parfois, j’ai pris la décision de maintenir un jeune dans sa famille alors que les trois quarts de mes collègues l’auraient placé», se souvient Bernard Vuignier.

Le souci de conserver le lien entre les enfants et leurs parents biologiques fait par contre l’unanimité. Des structures spécialisées dans la prise en charge des mères toxicodépendantes et de leurs enfants ont vu le jour dans cette optique. Sabrina Leo est employée par l’une d’entre elles, la communauté thérapeutique Muschle, qui peut héberger jusqu’à neuf familles dans ses locaux situés à Berne. «Notre but principal est de construire le lien mère-enfant et d’aider ces femmes à apprendre — si possible — à répondre aux besoins de leurs petits. Ce qui rend notre tâche difficile, c’est qu’elles ont souvent eu elles-mêmes une enfance compliquée et qu’elles manquent cruellement de modèle.»

Un système trop rigide

Les organismes-ponts tels que la communauté Muschle sont malheureusement encore rares en terres helvétiques. «J’entends souvent dire qu’il y a les spécialistes de l’encadrement des parents toxicodépendants et les spécialistes de l’accompagnement de leurs enfants. Et que ces points de vue sont incompatibles, s’étonne Annamaria Colombo, professeure à la Haute école de travail social Fribourg. Mais la parentalité, c’est justement le lien entre les deux!»

Dans le cadre d’une étude sur la parentalité en situation de toxicodépendance dans le canton de Vaud, la chercheuse a pu constater un net décalage entre les visions qu’ont les mamans (toxicomanes) et certains professionnels de ce qu’est un «bon parent». «Ces mères ont toutes sortes de clichés qui leur collent à la peau, dont le plus tenace est l’idée qu’elles sont forcément incompétentes en matière d’éducation.» Annamaria Colombo relève par ailleurs «qu’on entend sans cesse parler de ‘parent à temps partiel’ dès lors qu’un enfant est placé dans une famille ou un foyer. C’est complètement absurde: on reste parent à 100%, même si on voit peu son enfant.»

La travailleuse sociale hors murs Patricia Fontannaz, qui a coréalisé cette recherche mandatée par la fondation Le Relais et anime un «Café des mamans» à Lausanne, corrobore les propos d’Annamaria Colombo. «Les femmes (toxicodépendantes) que je rencontre ne me parlent que de leurs enfants, même si elles ne les voient que deux heures par mois!» Ce que regrette tout particulièrement Patricia Fontannaz, c’est «le peu de souplesse dont fait preuve le système à l’égard des parents qui sortent de la normalité. Il peut notamment être très angoissant pour un parent toxicodépendant d’être obligé de se rendre à un rendez-vous dans une institution formelle.»

L’importance de parler librement des problèmes

Si la formule magique permettant de maintenir un lien solide entre les enfants et leurs parents toxicomanes — tout en faisant prendre le moins de risques physiques et psychologiques aux premiers — n’existe pas, plusieurs pistes sont explorées, dont le «renforcement des compétences parentales». «Au Canada, des formations spécifiques ont été mises sur pied à l’intention des parents dépendants, durant lesquelles on dispense des conseils concrets: préparer des repas à heure régulière, encourager les enfants à se créer un réseau social, etc.», note Marion Forel.

«Mais au fond, l’objectif ultime des personnes concernées par l’accompagnement de ces parents et de ces enfants devrait être de briser les tabous et de favoriser la communication, afin que chacun se sente libre de demander de l’aide, estime la responsable d’Addiction Suisse. Des spécialistes ont par exemple pu observer que lorsqu’on laisse aux personnes dépendantes l’espace pour parler sans jugement de leur parentalité et des conséquences de leur maladie sur l’enfant, c’est un important levier motivationnel pour aller vers un changement.»
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TEMOIGNAGES

«Ma mère n’a pas cherché à nier son problème, c’est ce qui m’a sauvée»

La toxicodépendance de sa mère, Sonia Pernet ne l’a découverte qu’à l’adolescence. «Quand j’étais petite, sa consommation d’héroïne était ‘gérée’ et je ne me suis aperçue de rien. Lorsqu’elle est passée à la cocaïne, elle est alors complètement tombée dedans et c’est devenu la galère à la maison: les tâches ménagères ne se faisaient pas, on s’engueulait tout le temps et mes résultats scolaires en ont pâti.» Sa «reprise en main», l’adolescente la doit à ses grands-parents, «qui avaient les moyens de m’envoyer à l’internat (le père de Sonia est décédé avant ses 3 ans). Etre cadrée m’a fait un bien fou. Quant à ma mère, elle est parvenue à arrêter la cocaïne le week-end, lorsque je rentrais.»

Les années ont passé et la jeune femme a poursuivi avec succès son cursus, enchaînant sur un master universitaire, puis une thèse de doctorat. Sa mère a, quant à elle, alterné les phases de dépression aiguë et les séjours à l’hôpital pour infections cardiaques. «A une exception de quelques mois près, nous sommes toujours restées en contact. Lorsque son état s’est encore détérioré et qu’elle a accepté d’aller aux soins palliatifs, c’est moi qui l’y ai emmenée.» Après le décès de sa maman — survenu il y a deux ans –, Sonia s’est sentie extrêmement soulagée: «Tant qu’elle était en vie, j’avais toujours un nuage au-dessus de la tête, cette peur qu’on m’appelle et qu’on me dise ‘elle a fait une overdose’.» Cette mort a aussi été synonyme d’un profond vide. «J’ai réalisé qu’une grande partie de ma vie était consacrée à me faire du souci pour ma maman. Je n’arrive toujours pas à éteindre mon portable la nuit.» Quand on lui demande ce qui, à son avis, lui a permis de s’épanouir malgré la toxicomanie de sa mère, la jeune femme répond sans hésiter «l’honnêteté». «À partir du moment où j’ai découvert sa dépendance, ma maman n’a pas cherché à nier son problème et a toujours fait en sorte de me motiver à aller de l’avant et d’éviter que je me sente coupable. C’est probablement ce qui m’a sauvée.»
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«Par honte, ma sœur et moi passions notre temps à l’écart des autres gamins»

Stéphane* touche l’aide sociale depuis des années. «Entre 25 et 30 ans, j’ai eu une bonne phase. J’ai terminé la formation que j’avais laissée en plan vers 17 ans et j’ai même trouvé du travail. Mais l’héroïne m’a rattrapé quelques années plus tard.» Lorsque Stéphane était âgé de 8 ans, son père — alcoolique — s’est suicidé. «Avec le recul, je me dis que c’était probablement lui qui tenait la baraque. Après sa disparition, notre appartement a commencé à ressembler à ceux qu’on voit dans les films: avec de la vaisselle sale dans l’évier, une mère inerte sur le canapé et une fillette de 11 ans (en l’occurrence ma grande sœur) qui prépare le goûter de son frère cadet.» De son enfance, Stéphane se rappelle surtout cette sœur omniprésente. «Nous avions trop honte de la saleté et du désordre ambiant pour amener des copains à la maison. Du coup, ma sœur et moi passions une bonne partie de notre temps à l’écart des autres gamins.»

C’est lorsque son aînée a quitté la maison pour aller faire un apprentissage en Suisse alémanique que la vie de Stéphane a commencé à se craqueler. «Durant l’adolescence, j’ai plus ou moins tenu le cap, notamment grâce à un prof qui m’a pris sous son aile. Mais la rencontre avec l’héroïne m’a fait plonger.» Même s’il a une compagne depuis plusieurs années — héroïnomane elle aussi –, Stéphane ne souhaite pas avoir d’enfants. «Je ne dis pas qu’être parent et dépendant est impossible. Mais il faut être prêt à assumer la culpabilité liée au fait de faire souffrir son enfant, car forcément on le fait souffrir. Et ça, je ne m’en sens pas capable.»

*Prénom d’emprunt
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Une version de cet article est parue dans la revue Hémisphères (no 12).

Pour vous abonner à Hémisphères au prix de CHF 45.- (dès 45 euros) pour 6 numéros, rendez-vous sur revuehemispheres.com.



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