On ne peut pas comprendre la situation actuelle au Proche-Orient sans connaître les circonstances de ce conflit, déclenché le 6 octobre 1973 par une attaque simultanée de l’Egypte et la Syrie. Eclairage.
Yom Kippour, la fête du grand Pardon, est pour les Israéliens la principale célébration de l’année, le long week-end où tout s’arrête pour permettre aux familles de se réunir et de se recueillir.
Le 6 octobre 1973, la fête tourne au cauchemar. A la surprise générale et à la barbe du Mossad, de Moshe Dayan alors ministre de la Défense, et du gouvernement dirigé par Golda Meïr, l’Egypte et la Syrie déclenchent une attaque simultanée sur le Sinaï et le Golan, enfoncent les lignes israéliennes et sèment une panique qu’aucun Israélien n’oubliera jamais.
La surprise s’explique: depuis leur écrasante victoire dans la Guerre des Six Jours en juin 1967, et l’occupation du Golan, de la Cisjordanie et du Sinaï, les Israéliens sont convaincus d’avoir refroidi pour de longues années les ardeurs belliqueuses des Arabes.
De plus, en 1972, l’Egypte avait bruyamment rompu avec l’Union soviétique et renvoyé à Moscou des milliers de conseillers militaires. Pour le Mossad comme pour Dayan, c’était une garantie de tranquillité, l’armée égyptienne, peu crédible en soi, devait être durablement désorganisée.
Ils comprirent leur erreur le 6 octobre 1973 au matin quand les troupes égyptiennes parviennent à faire franchir par quatre de leurs divisions un canal de Suez pourtant réputé infranchissable. Et quand les Syriens reprennent en quelques le Golan.
Par bonheur pour les Israéliens, l’armée égyptienne n’ose pas pousser son avantage et ne lance pas ses blindés à l’assaut des cols du Sinaï pour ensuite débouler sur Israël. Ils n’osent pas non plus lancer des raids sur les villes. On a su par la suite qu’ils n’auraient pas rencontré plus de résistance que sur les rives du canal, tant les défenses israéliennes étaient découvertes!
Pendant quelques jours, Israël est au tapis. La désorganisation est à son comble. Les routes sont embouteillées par des réservistes qui tentent de rejoindre au plus vite leurs unités et par le transfert de ces unités sur les fronts.
Mais les Arabes ne poussant toujours pas leur avantage, la situation se décante et Tsahal peut préparer sa contre-offensive. Dès le 11 octobre, les Israéliens lancent une contre-offensive éclair sur le Golan et s’approchent de Damas, que leur aviation bombarde, de même que tout ce qui ressemble à une infrastructure: centrales électriques, raffineries, etc. La Syrie est dévastée et revient vingt ans en arrière.
Une fois éliminée la menace syrienne, Tsahal se retourne contre l’Egypte. Sa contre-offensive sera là aussi foudroyante. Un homme la symbolisera, Ariel Sharon. Ce général, sanctionné en 1956 par Dayan pour sa brutalité, avait quitté l’armée en 1972 pour se lancer dans la politique et participer à la fondation du Likoud.
Rappelé, il prend la tête d’une unité de parachutistes et, dans la nuit du 15 au 16 octobre, se faufilant de nuit à travers les lignes égyptiennes, lui fait franchir non pas le canal de Suez mais le Grand Lac Amer. L’armée égyptienne est prise à revers, sur son propre sol. L’effet sera là aussi dévastateur.
Ces événements provoquent évidemment une intense crise internationale. Moscou soutient les Arabes, en fournissant armes et munitions par un pont aérien permanent. Washington s’y met aussi le 12 octobre en faveur d’Israël, mais rencontre (déjà) des difficultés en Europe où il lui faut une escale pour ses gros porteurs. Les Américains ne la trouveront qu’au Portugal, dictature encore docile et servile.
Mais face au risque de conflagration mondiale, les deux Grands se consultent et finissent par s’accorder sur une résolution onusienne votée le 22 octobre. Le cessez-le-feu doit geler les lignes de front. Israël, comme toujours, pousse le bouchon, conquiert encore un peu de terrain et ne s’incline que le 24 octobre. Au moment du cessez-le-feu, Israël occupe la rive égyptienne du canal entre Suez et Ismailia, les Egyptiens, en face, occupent un bande de désert dans le Sinaï.
Politiquement, les conséquences de cette guerre ont été d’une importance majeure. Elles expliquent la situation actuelle.
— Pour la première fois, un pays arabe, l’Egypte, avait remporté une importante victoire militaire. Cette victoire permit à Sadate d’arrimer son pays à l’alliance américaine et signer la paix avec Israël (1979) sans provoquer une révolution intérieure. Il tombera certes deux ans plus tard sous les balles d’un islamiste, sans que cela change pour autant la donne politique.
— Dévastée, la Syrie reste dans l’orbite russe. Elle assiste, impuissante, à l’annexion du Golan par Israël qui en fait un but touristique! Isolée depuis la chute de l’URSS, la Syrie n’est jamais redevenue un acteur sur la scène proche-orientale. Au contraire, elle est aujourd’hui dans le collimateur des Etats-Unis qui préparent la chute du fils de Hafez El-Assad.
— En Israël, la défaite des premiers jours a provoqué un tel choc que l’on peut dater de ce moment-là la disparition de toute nuance dans la politique arabe de la gauche et de la droite. La guerre du Kippour ouvre les portes du pouvoir au Likoud et Sharon s’assure une popularité dont il abuse aujourd’hui encore.
— Vraies victimes de la guerre, les Palestiniens laissés à eux-mêmes sont contraints de manière définitive de renoncer à espérer une libération apportée par leurs frères arabes. C’est ce que comprend Yasser Arafat, le nouveau dirigeant de l’OLP, qui donnera forme à la revendication nationalitaire et identitaire palestinienne.
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Prochain article: le 16 octobre, alors que Sharon traverse le Grand Lac Amer, les Arabes déclenchent la guerre du pétrole et minent l’économie mondiale.
