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La belle leçon de «savoir-mourir» de Jean Paul II

L’agonie télévisée de Jean Paul II est en train de bouleverser une bonne partie de la planète. Les images de ce vieillard recroquevillé sur lui-même, balbutiant avec difficulté quelques syllabes incompréhensibles, exhibant les stigmates d’une douleur dont on perçoit qu’elle est vive, durable, lancinante, sont insoutenables. Plus dures, parce que d’un autre ordre, que les horreurs que nous déversent les chaînes de télévision après l’éclatement des bombes de kamikazes au Proche-Orient.

Le pape se meurt. Et il se meurt en public, au vu et au su de chacun. Nos sociétés où les agonisants se cachent (sont cachés?) au fond de leur chambre à coucher ou d’un lit d’hôpital ne nous préparent pas à accepter de voir l’inéluctable progression de la mort en direct. Alors que nous sommes contraints par l’acharnement médiatique à vivre en permanence dans ce qui se prétend une hyperréalité, la réalité simple, nue, banale en somme de la mort nous insupporte. Sème le malaise. Provoque le désarroi. Appelle la métaphysique avec son cortège de méditations et d’interrogations.

Or existe-t-il aujourd’hui quelque chose de plus antimoderne que le questionnement métaphysique? Je parle bien de questionnement métaphysique car je sais que la religion nous fait signe à chaque coin de rue, mais cette religion-là tournée vers le new age et l’Orient est un produit de consommation courant. En témoigne notamment ces jours-ci l’incroyable succès du périple français du dalaï-lama.

Derrière ou au-delà de la métaphysique, la mort.

Jean Paul II, en grand pédagogue, en seigneurial vicaire terrestre de son Seigneur, est en train de donner une ultime et belle leçon d’un «savoir-mourir» désormais anachronique. En acceptant il y a exactement 25 ans (le 16 octobre 1978) la tiare pontificale, il savait que sa vie ne lui appartenait plus, qu’il en faisait don à la fonction qu’il allait occuper.

Ayant lui-même décidé d’extraire cette fonction de l’ombre où ses prédécesseurs l’avaient maintenue, il assume jusqu’au bout la contrainte qu’il s’est donnée. Pape entouré d’une cour selon une tradition et un souci de l’apparat remontant au moyen-âge, il se meurt comme il a vécu, en grand seigneur méprisant les faiblesses et les compromis de son temps.

Il se trouve que je viens de lire la magnifique biographie qu’Emmanuel de Waresquiel vient de consacrer à Talleyrand (Fayard). Homme politique d’une envergure extraordinaire, Talleyrand n’a que peu de points communs avec le pape. Hormis le fait qu’il était évêque et grand seigneur. Et que, comme il aimait à le répéter, il fut sa vie durant au pouvoir ou dans l’antichambre du pouvoir.

Une longue vie de 84 années qui le vit administrateur du clergé de l’Eglise de France à 26 ans, évêque d’Autun en 1788, député et révolutionnaire de pointe en 1789. Evêque défroqué et marié, il sera ministre des Affaires étrangères sous le Consulat, l’Empire et la Restauration.

Or Waresquiel consacre quelques pages fascinantes à la mort de Talleyrand en 1838. Un Talleyrand qui passa sa vie en représentation et qui, alors que la vieillesse et la maladie l’accablaient le rendant presque impotent, déclarait: «Je ne fais que ce que je dois mais je veux faire tout ce que je dois. Je suis du vieux temps».

Homme public, il décida non seulement de mourir en public mais aussi de conserver la maîtrise de sa mort jusqu’au moment ultime. Waresquiel, p. 611:

Talleyrand ne dormira plus. Pendant la nuit, de difficiles négociations avec les représentants du pape (notamment le célèbre abbé Dupanloup) doivent lui permettre de se réconcilier avec l’Eglise, d’obtenir ainsi l’extrême-onction et d’échapper au sort alors réservé aux mécréants: le refus de sépulture.

La partie avec Dupanloup est difficile, pleine de rebondissements. Talleyrand tient le coup, maintient ses conditions, trouve la force au petit matin de recevoir «avec décence» un visiteur insigne, le roi Louis-Philippe, obtient finalement gain de cause et se confesse à Dupanloup sur le coup des 11 h du matin:

A midi, Talleyrand perd l’usage de la parole. Il meurt à 15 h 35.

Revenons à Jean Paul II.

Il paraît évident qu’après 25 ans de règne qui le virent en représentation dans le monde entier, mais aussi très soucieux de restaurer le prestige de sa charge en l’ancrant dans la continuité d’une histoire bimillénaire, il soit capable d’organiser sa mort pour parachever sa mission en en soulignant les apports essentiels. Avec l’évangélisation du monde en premier lieu.

Son message ne manque pas de clarté, son action non plus. Lisez plutôt.

Le 5 octobre dernier, le pape canonisait trois bienheureux, tous trois missionnaires dans la seconde moitié du XIXe siècle, à la joyeuse époque des colonies: Daniele Comboni qui fut le premier évêque d’Afrique centrale, Arnold Janssen, fondateur de la première maison missionnaire allemande et Joseph Freinademetz qui se consacra à la conversion des Chinois.

Deux jours plus tard, le 7 octobre, le pape s’est rendu au sanctuaire marial de Pompei, où il était allé en 1979, au début de son règne. On connaît la passion de Karol Vojtila pour le culte de la Vierge. Mais le sanctuaire de Pompei dédié à Notre-Dame du Saint Rosaire l’est aussi à la Reine des Victoires. Titre bien guerrier pour la Vierge, mais qui lui a été donné pour la remercier de la victoire catholique sur les Turcs à Lépante en 1571. Que voilà un rappel fort martial des nécessités (ô combien actuelles!) de la lutte contre l’impie.

Ce jeudi, le pape célèbre devant sa cour de cardinaux au complet et quelques dizaines de milliers de fidèles, les 25 ans de son règne.

Dimanche enfin, les mêmes acteurs vont procéder à la béatification de Mère Teresa, dernière étape avant sa canonisation. Faut-il rappeler que Mère Teresa, dont Jean Paul II fut toujours très proche, se consacra à l’évangélisation de Calcutta?