Modèle de formation à succès, l’apprentissage perd du terrain face au gymnase. Certains déplorent une charge de travail trop lourde pour des adolescents et plaident pour leur accorder plus de temps libre.
Choisir l’apprentissage, c’est entrer les deux pieds en avant dans le monde du travail. C’est la promesse, moyennant un engagement professionnel à la hauteur, de décrocher un diplôme reconnu et apprécié par les employeurs dès l’âge de 18 ou 20 ans.
Les jeunes suisses semblent en tout cas adhérer à cette vision. En 2024, plus de deux tiers d’entre eux choisissaient le CFC à l’issue de leur scolarité obligatoire. Souvent louée par les représentants de l’économie et du monde politique, la formation duale jouit encore d’une solide réputation auprès de la population. Mais ces trente dernières années, l’attrait de l’apprentissage s’est érodé (lire encadré). Bien que lente en moyenne nationale, cette évolution est particulièrement marquée dans les cantons de Vaud et de Genève. Dans les deux cantons romands les plus peuplés, la proportion de jeunes optant pour le gymnase dépasse les 50%.
Gymnase ou apprentissage, que choisissent les jeunes suisses?
En moyenne nationale, près de deux tiers des jeunes optent pour un apprentissage selon l’Office fédéral de la statistique. Mais cette part diminue d’année en année. Entre 1990 et 2023, les filières académiques ont gagné en importance, passant de 23,3% à 34,4% des choix de formation post-obligatoire. Parallèlement, l’apprentissage est passé de 76,7% à 65,7%, soit un recul d’environ 0,33 point par an en moyenne. Lors de la rentrée 2023-2024, le gymnase a été particulièrement prisé à Genève (62,3%), dans le canton de Vaud (54,9%), à Bâle-Ville (49,1%) et au Tessin (43,5%).
Craignant pour la pérennité du modèle de formation duale, certains appellent à ce que l’accès au gymnase soit rendu plus difficile. Une recette déjà employée dans le canton de Zurich, où les autorités appliquent un numerus clausus strict pour l’accès à l’école de maturité. La méthode est efficace pour maintenir un taux élevé d’apprentis. Mais elle revient aussi à détourner le regard sur les éventuelles raisons profondes qui sous-tendent au désintérêt croissant de la jeune génération pour la formation professionnelle.
Entre gymnasiens et apprentis, les conditions cadres divergent considérablement. Chaque semaine, un apprenti passe environ une fois et demie plus de temps sur son lieu de travail (ou en cours) qu’un gymnasien en classe. La durée des congés est aussi sans commune mesure: 13 à 15 semaines par an en filière générale, contre un minimum légal de 5 semaines pour les candidats au CFC âgés de moins de 20 ans.
Enchaîner «boulot» et «dodo»
Dans un contexte où l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle s’est imposé comme un enjeu sociétal de premier plan, il semble difficile d’écarter l’hypothèse d’une défiance croissante envers une filiale très exigeante en termes d’investissement personnel dès l’adolescence. Certains apprentis ne s’en cachent pas: le passage de l’école à l’apprentissage est rude. Âgée de 17 ans, Norah suit sa dernière année de CFC de cuisinière dans le canton de Fribourg. Cas particulier, son employeur ferme 14 semaines par an. «Pour compenser, je dois travailler six jours d’affilée une semaine sur deux. C’est un rythme très soutenu pour quelqu’un de mon âge. Je passe mon temps libre à me reposer.» La jeune fribourgeoise a dû renoncer à ses hobbies. «J’étais monitrice de ski dans la région, mais j’ai vite compris que je devrais mettre fin à cette activité. En fait, j’ai parfois eu l’impression que ma vie se résumait à enchaîner « boulot » et « dodo ».»
Aline, 15 ans, est entrée il y a peu en première année d’apprentissage de pâtisserie, dans le même canton. Une activité qu’elle affectionne depuis toute petite. Conformément aux horaires de son entreprise, elle doit travailler les samedis, et a congé les lundis. «Entre la durée de la semaine de travail, les week-ends décalés et les cours, la transition de l’école à l’apprentissage a été un gros chamboulement», glisse-t-elle. «C’est devenu plus compliqué de voir mes amies. Beaucoup sont d’anciennes camarades de classe qui ont choisi l’École de culture générale. Leurs horaires sont nettement plus alignés et moins chargés que les miens. Forcément, je me sens un peu pénalisée.»
Les cas de Norah et d’Aline n’ont rien d’inhabituel. En 2025, une étude réalisée par WorkMed, entreprise spécialisée dans la santé au travail, brossait un tableau mitigé de la vision des jeunes vis-à-vis du CFC. «Environ 60% d’entre eux s’inquiétaient d’une surcharge de travail, de longues journées et de vacances plus courtes, ou d’un éventuel manque de compréhension de leurs difficultés personnelles.»
Face à ce constat mitigé, l’Union patronale suisse tempère et rappelle les éléments positifs qui sont ressortis de l’étude. «La situation est préoccupante mais le rapport de WorkMed montre aussi que les problèmes psychologiques ne sont de loin pas tous liés à l’apprentissage», souligne Marco Taddei, responsable romand de l’Union patronale suisse. Il est vrai que la proportion d’apprentis faisant état de problèmes psychologiques ayant commencé pendant l’apprentissage atteint 26%. Pour la majorité des jeunes concernés, les problèmes ont commencé avant le début du CFC.
Et le représentant des employeurs de rappeler que la majorité des sondés se déclarent satisfaits de leur choix de cursus. «De 80 à 90% des personnes en apprentissage déclarent qu’elles se portent plutôt bien, voire très bien durant leur apprentissage, qu’elles le trouvent passionnant et qu’elles sont fières de travailler dans leur entreprise formatrice», peut-on lire dans l’étude de WorkMed.
«Je ne trouve même pas le temps pour préparer mes examens»
Du côté des syndicats, Félicia Fasel, secrétaire nationale pour la jeunesse d’Unia soutient qu’accorder davantage de congé aux apprentis répond à un double: l’épuisement professionnel et le manque de temps libre. Une conjonction qui, selon elle, porte préjudice à la capacité même des apprentis à aller au bout de la formation duale.
Pour beaucoup, le temps libéré par une hausse des jours de congé annuels seraient en grande partie réinvestis dans la préparation des examens théoriques indispensables à l’obtention du CFC. «Avec seulement cinq semaines de congé annuelles, et des semaines de plus de 40 heures, c’est difficile de trouver le temps de se préparer aux examens théoriques», témoigne Maxime*, apprenti ferblantier de 26 ans. En quatrième année d’apprentissage, le Neuchâtelois n’a plus qu’une idée en tête: obtenir son CFC pour que ses compétences soient reconnues, et qu’il puisse toucher un vrai salaire.
Malgré le manque de temps libre, il s’estime chanceux. «Je me sens épanoui dans ce métier. Je suis désormais autonome et je peux même enseigner les ficelles du métier aux nouveaux arrivants, raconte-t-il, mais la pression du temps à l’approche des examens reste un gros bémole.» Pour Maxime, «les employeurs devraient envisager d’accorder davantage de temps libre en vue de cette épreuve.» L’apprenti ferblantier souligne qu’en cas d’échec aux examens, on prolonge son statut d’apprenti et le salaire réduit qui va avec, même si cette rémunération ne correspond plus vraiment à son niveau de compétence et d’autonomie.
En ligne et sous la coupole, le débat est lancé
La question des vacances des apprentis est entrée dans l’arène politique. Persuadé d’avoir mis le doigt là où le bât blesse, le syndicat Unia a décidé de lancer une pétition en ligne réclamant huit semaines de vacances pour les apprentis. En seulement deux mois, le texte a récolté plus de 175’000 signatures au niveau national. «On ne s’attendait pas à un tel engouement. Cela montre qu’il ne s’agit pas d’une lubie syndicale, mais d’un réel besoin exprimé par les apprentis eux-mêmes. Une partie importante de la population semble également se préoccuper de la situation», note Félicia Fasel, secrétaire nationale pour la jeunesse d’Unia.
À Berne, une vingtaine de parlementaires, issus principalement de la gauche, mais aussi du Centre et des Vert’libéraux, ont co-signé une motion de Franziska Ryser (Les Verts/SG) visant à accorder une semaine de congé supplémentaire aux apprentis. Le minimum légal passerait donc de 5 à 6 semaines par an pour les moins de 20 ans.

Les règles de l’apprentissage sont-elles donc sur le point de changer? Rien n’est moins sûr. En novembre 2025, le Conseil fédéral a recommandé le rejet de la motion Ryser. Les chambres doivent encore se prononcer, mais la majorité bourgeoise qui y siège devrait, a priori, entériner le refus du gouvernement d’entrer en matière. En 2023, le Conseil national avait déjà rejeté une proposition similaire. Du côté des représentants des entreprises, l’Union patronale suisse et la Fédération romande des entreprises se sont toutes deux prononcées contre les deux propositions. «Il s’agirait d’une généralisation inscrite dans la loi, cela ne correspond pas au modèle suisse qui repose sur le partenariat social», disent-elles à l’unisson.
Responsable romand de l’UPS, Marco Taddei ajoute que la formule proposée par le syndicat ne tient pas compte des besoins des employeurs, et reviendrait dans de nombreux cas à rendre l’apprentissage inattrayant pour les PME, a fortiori pour les micro-entreprises. «Pour que les entreprises jouent le jeu, il faut qu’elles y trouvent leur compte. En moyenne, un apprenti rapporte environ 212 francs par jour à son employeur. Si la loi obligeait toutes les entreprises formatrices à accorder trois semaines de congé supplémentaires par an, cela représenterait une perte moyenne d’environ 9’000 francs sur la durée moyenne d’un contrat d’apprentissage.» Selon l’organisation patronale, le retour sur investissement d’un apprenti s’élève en moyenne à 4’500 francs, soit 13’500 francs sur trois ans, et 17’000 francs sur quatre ans. La solution préconisée par Unia se traduirait donc par un manque à gagner d’environ 65% en moyenne pour les employeurs. Selon ce même calcul, la motion Ryser déboucherait sur une baisse de rendement de 3’000 francs pour un CFC de trois ans, et de 4’000 francs pour un cursus de quatre ans.
Une solution qui s’imposerait donc naturellement si la loi imposait plus de temps libre pour les apprentis sans toucher aux marges des entreprises serait de réduire la rémunération. Mais les syndicats s’y opposent. «Il ne s’agit pas d’un salaire, mais plutôt d’un dédommagement qui, dans la plupart des cas, s’élève à quelques centaines de francs par mois. C’est un revenu qui est déjà très limité, le réduire encore davantage serait injuste», dit Felicia Fasel. «Il existe des solutions plus pragmatiques pour accompagner les petites entreprises dans cette transition. Les cantons pourraient élargir les compensations fiscales, voire contribuer à financer les apprentissages.»
Dans la maçonnerie, 10 semaines de congé la première année
Lors de la rentrée 2025, près de 6’400 places d’apprentissages cherchaient encore preneur. Dans certaines régions, près de la moitié des fins de scolarité obligatoire débouchent sur une formation académique, et la tendance, bien que très lente, se confirme également à l’échelle nationale (lire encadré). Dans certains secteurs, les entreprises s’inquiètent de ne pas former assez de jeunes pour assurer la relève. En 2024, le Groupe vaudois des entreprises de maçonnerie et de génie civil a lancé un projet pilote offrant dix semaines de vacances en première année d’apprentissage. «La formation duale fait le succès du modèle suisse. Pour le préserver, il faut l’adapter aux temps qui changent», soutient Jean-Luc Jaquier, directeur de Dénériaz SA, et participant au projet pilote. Pour l’heure, l’efficacité de la méthode pour susciter des vocations dans le domaine de la construction reste encore à prouver. «On ne s’attend pas à voir des jeunes se presser à nos portes, mais c’est une étape vers la modernisation de la formation qui va de pair avec les gains d’efficacité permis par la technologie. La maçonnerie est encore souvent perçue comme un métier manuel pénible. Nous voulons aussi montrer que la réalité a beaucoup évolué sur ce plan.»
Pour Marco Taddei, de l’Union patronale suisse, ce type d’initiatives sectorielles montrent que les entreprises formatrices restent à l’écoute des jeunes, sans que la loi ne les y contraigne. «Nous sommes toujours favorables aux partenariats sociaux qui permettent de trouver des solutions ciblées par secteur. Mais imposer la même règle à toutes les entreprises n’a pas de sens à nos yeux.»
*Prénom d’emprunt
Une version de cet article est parue dans le magazine PME.
