Dossier réalisé par Blandine Guignier, Erik Freudenreich, Julien Crevoisier et Gabriel Sigrist
La construction opère une mutation importante en Suisse. Alors qu’il apparaît urgent de décarboner, toutes les têtes se tournent vers le béton et son liant vedette: le ciment, gros émetteur de carbone. Certains acteurs du bâtiment tentent désormais de réapprendre des méthodes employées jadis pour limiter l’usage de béton conventionnel en jouant sur les formes et les structures. D’autres inventent de nouveaux procédés pour rendre le bois ou les matériaux alternatifs, fabriqués le plus souvent à partir d’argiles, plus résistants, et leur permettre de jouer un rôle de premier plan dans l’architecture de demain. Grâce à sa constellation d’entreprises spécialisées dans chaque étape de la construction, la Suisse se place en première ligne de l’innovation mondiale en la matière. Le pays bénéficie par ailleurs d’un important et précieux réservoir d’ingénieurs et de chercheurs venus du monde entier.
Autre domaine clé, l’approvisionnement en énergie subit lui aussi de profonds changements, accélérés par l’entrée en vigueur de la loi sur l’électricité acceptée par la population en 2024. Réseaux de chauffage à distance et communautés électriques locales se multiplient, avec à la clé des économies d’énergie et de coûts, mais aussi des défis techniques et organisationnels qui restent à relever pour ancrer ces nouveaux schémas durablement dans les usages. Pour répondre aux défis techniques et écologiques, de nombreuses startup se sont imposées dans le secteur de ce que l’on appelle la «proptech», notamment en région lémanique.
Le contexte économique reste compliqué, avec un marché immobilier qui souffre d’une pénurie de logements qui semble devenue éternelle, systémique et insoluble. Ces fortes tensions pourraient cependant être soulagées si les ménages individuels ou les couples, souvent âgés, qui habitent un logement familial acceptaient de déménager vers un domicile plus adapté. Des solutions en ce sens sont esquissées à Genève, à Lausanne et à Zurich. La densification du logement dans les zones à bâtir reste également un enjeu majeur aussi bien pour les urbanistes que pour les maîtres d’ouvrage.
Au-delà du béton, des constructions plus sobres
Pour optimiser ses coûts et diminuer son empreinte sur l’environnement, le secteur développe de nouvelles techniques et des matériaux novateurs.
Le secteur de la construction rejette près de 10 millions de tonnes de CO2 chaque année en Suisse selon le groupe Serbeco, spécialiste du transport et de la gestion des déchets dans le canton de Genève, soit près d’un quart des émissions de gaz à effet de serre imputables à la construction en Suisse. Une empreinte particulièrement profonde, aggravée par un facteur décisif: la fabrication de béton à partir de ciment conventionnel. Ce processus mobilise d’énormes quantités d’énergie pour alimenter des fours qui montent à près de 1’400 degrés pour calciner les matières premières qui lors de la cuisson émettent à leur tour des quantités importantes de dioxyde de carbone. En moyenne, le béton émet donc près de 200 kg de CO₂ par mètre cube. À titre de comparaison, la construction d’un immeuble résidentiel de quatre à cinq étages en requiert 400 à 800 m³, générant entre 80 à 160 tonnes de CO₂ pour le seul gros œuvre.
Revaloriser la maçonnerie
Les propriétés mécaniques du béton en font un allié de taille pour les constructeurs: il est maniable, solide, isophonique et peut tenir des décennies sans subir de déclin majeur. Mais depuis la fin du siècle passé, sa qualité décisive est sans doute devenue son prix. Peu cher, il est parfois perçu comme un matériau «par défaut» par de nombreux maîtres d’ouvrages. «Il n’est pas rare que l’on coule des dalles pleines ou des murs porteurs de 25 cm d’épaisseur pour des questions d’isolation phonique. On pourrait se contenter de nettement moins et obtenir une structure bien assez résistante pour le besoin du bâtiment», observe Nicolas Maulini, directeur de Maulini à Vernier (GE). Pour lui, il est clair que l’arbitrage entre prestations et impact environnemental devra être revu. À Genève, la loi sur la construction et les installations fixe la quantité d’émissions de carbone maximale par mètre carré nouvellement construit. La limite sera applicable dès 2029 sur les bâtiments publics, et en 2034 pour le reste du bâti. Pour Nicolas Maulini, ces normes obligeront les acteurs du bâtiment à revoir leur métier. Il a d’ailleurs commencé à travailler avec Hoffmann Green, une entreprise française de fabrication de ciment décarboné. «Une solution prometteuse mais limitée dans sa mise à l’échelle.» Les déchets industriels nécessaires à sa fabrication ne sont pas disponibles en quantité suffisante pour remplacer l’ensemble du ciment nécessaire aux activités de construction en Suisse.
Les promesses de l’impression 3D
À Mulegns, petit village grison, la «Tor Alva» s’est dressée en 2025 au terme de sept ans de collaboration entre l’EPFZ et la Nova Fundaziun Origen. Avec ses 30 mètres et ses 32 colonnes entièrement imprimées par des robots, elle est aujourd’hui la structure de ce type la plus haute du monde. Sans coffrage, avec moins de matières premières et une structure démontable, elle est entièrement reconstructible ailleurs. Autre réalisation notable à Saint-Gall: en 2024, Holcim a achevé pour Kobelt AG le premier bâtiment imprimé en 3D directement sur chantier en Suisse: un pavillon de 150 m² aux murs courbés de 6,2 mètres, coulé en seulement huit jours. Le béton utilisé, moins chargé en ciment que les mortiers habituels, affiche une empreinte carbone moindre que les bétons conventionnels. Sur le front de la recherche, l’Empa et l’EPFZ travaillent dans le cadre du projet européen CARBCOMN à des éléments sans ciment classique ni acier conventionnel, fabriqués à partir de déchets industriels et durcis au CO₂. Le premier prototype est attendu pour 2028.
Pour les spécialistes, le seul béton bas carbone ne suffira pas. Il faudra aussi revoir les structures elles-mêmes. Une transition qui nécessitera quelques transformations dans l’approche des maçons et des maîtres d’ouvrages. Le Genevois se montre toutefois enthousiaste. «C’est une occasion de revaloriser la maçonnerie. À l’époque où le ciment coûtait cher et la main-d’œuvre était plus économique, on utilisait des formes complexes pour économiser la matière, notamment avec des dalles à corps creux. Avec l’abondance du béton, ce savoir-faire s’est perdu. Nos métiers devront réapprendre du passé.»
Circulaire et économique
La solution passera également par les terres crues, et notamment les argiles. Les solutions essaiment, notamment avec la start-up Terrabloc, basée à Genève et disposant d’un site de production à Allaman (VD), qui utilise la terre excavée des chantiers pour fabriquer des briques destinées à construire des cloisons et des doublages de murs porteurs. Une logique circulaire que suit aussi Oxara, spin-off de l’EPFZ pionnière dans l’élaboration de ciment à base d’argile mélangé à des déchets issus de la démolition d’anciens bâtiments.

À l’aide de matières premières d’origine minérale, la start-up a mis au point un procédé qui permet de stabiliser l’argile pour le rendre plus résistant à l’eau et aux fissures. «Avec la terre, le défi réside toujours dans la résistance à l’usure et aux intempéries. Le béton ne disparaîtra pas complètement, mais doit être limité lorsqu’une alternative est possible. Notre matériau à base d’argile convient par exemple pour des sols intérieurs ou des murs en façades», explique Thibault Demoulin, cofondateur d’Oxara. La technique qui a déjà été employée sur une habitation à Vandœuvres et sur un bâtiment scolaire à Confignon (GE). L’entreprise est également en lice pour fabriquer la toiture de la nouvelle patinoire du Trèfle-Blanc à Plan-les-Ouates (GE). Quant à l’origine des matériaux, l’entreprise, qui emploie 12 personnes, se fournit en Europe. La terre provient des excavations réalisées pour des chantiers, ou de la boue de lavage issue de l’extraction du gravier des carrières pour fabriquer du ciment. «Outre la circularité et le moindre impact carbone, la terre présente d’excellentes propriétés de régulation des températures et de l’humidité», ajoute Thibault Demoulin. Côté prix, même si l’économie d’échelle est encore difficilement applicable à ces nouveaux matériaux, le mélange à base d’argile d’Oxara devrait rester à un niveau similaire au béton traditionnel.
Le bois à l’honneur
En plus d’abriter des entreprises à la pointe de l’innovation, la Suisse est aussi riche en ressources ligneuses. Et depuis quelques années, le bois redevient tendance. L’évolution des techniques anti-incendies permet désormais d’utiliser le bois dans les grandes structures. Les bâtiments Malley Phare et le projet de la tour Tillia à Prilly (VD) en sont sans doute les meilleurs exemples en Suisse romande. Outre ces projets emblématiques, le bois reste toutefois un outsider dans la construction. «Le béton est encore très bon marché, et peu de maîtres d’ouvrage sont donc incités à privilégier un autre matériau», observe Jean-Marc Ducret, directeur de JPF-Ducret, entreprise fribourgeoise de construction. «Il y a un intérêt en hausse, c’est net. Mais ce sont surtout les cantons qui sont à la manœuvre en fournissant des incitations via les plans de quartiers assortis de limites en termes d’impact carbone.» Les solutions alternatives abondent, mais le roi béton est encore loin d’avoir été détrôné.
L’énergie se décentralise
Chauffage à distance et communautés électriques locales redessinent les cartes du paysage énergétique romand.
Les flux d’énergie se réorganisent à mesure que l’électrification et les nouvelles techniques de gestion de l’énergie apparaissent. Ces solutions permettent aussi de déployer de nouveaux mécanismes de soutien politique aux énergies renouvelables.
- Libéraliser le marché à petite échelle
A cause des prix de reprise de plus en plus bas, la stratégie passe désormais par de nouveaux mécanismes incitatifs à l’installation de modules solaires. Dernier en date: les communautés énergétiques locales (CEL). Depuis le 1er janvier 2026, le modèle dispose d’un cadre légal. Introduit par la loi sur l’électricité acceptée par la population en juin 2024, ce système permet de créer des micromarchés d’électricité renouvelable à l’échelle d’une commune. Une évolution qui s’inscrit dans la continuité des modèles d’autoconsommation qui permettaient déjà le partage de courant entre immeubles voisins. Organisés en circuits courts, les usagers économisent sur les coûts d’acheminement, et peuvent espérer bénéficier de tarifs entre 20% et 40% moins chers. «Ce rabais relève d’un choix politique et ne reflète pas les coûts effectifs que les gestionnaires des réseaux de distribution (GRD) devront prendre en charge pour adapter le réseau à ces nouvelles communautés, observe Christian Rod, expert indépendant en stratégie énergétique. Il s’agit donc clairement d’un mécanisme de subventionnement.» Les coûts seront répartis sur l’ensemble des utilisateurs du réseau. Christian Rod y voit toutefois une opportunité nette pour le photovoltaïque, en particulier pour les propriétaires disposant de grands toits. «Il s’agit principalement des communes et des entreprises, surtout en milieu rural.» Ces communautés induisent de fait une libéralisation du marché à petite échelle. «Avec les CEL, les petits consommateurs (moins de 100’000 MWh par an, ndlr.) ont le choix d’opter pour un modèle alternatif, avec des prix souvent moins chers que sur les grands réseaux de distribution. Les producteurs d’électricité sont aussi récompensés par un tarif plus élevé que les prix de reprise, qui ont beaucoup baissé ces dernières années.» Reste à savoir si le modèle séduira. «Il est encore trop tôt pour tirer un bilan.»
Pour accompagner cette transition, l’Institut pour les sciences des matériaux et le développement des technologies (EMPA) conduit un projet de recherche qui vise à tester comment optimiser les flux d’énergie au sein des CEL et leurs interactions avec le réseau extérieur. Chercheur en gestion des énergies renouvelables, Binod Koirala pilote le projet baptisé SOCIAREM sur le campus de l’institut à Dübendorf (ZH). L’objectif est de trouver comment tirer le meilleur parti de ces petits réseaux décentralisés pour tous les acteurs: producteurs, consommateurs et gestionnaires de distribution. «L’enjeu central, c’est le développement des algorithmes de gestion de l’énergie, précise le chercheur. L’infrastructure existe déjà. Il faut maintenant élaborer le système qui les fait fonctionner ensemble de la façon la plus intelligente et optimale.» En couplant la production solaire à d’autres usages flexibles: recharge des voitures la nuit, stockage thermique en journée, les usagers peuvent en effet lisser les pics de consommation et augmenter significativement l’autoconsommation locale. Un enjeu particulièrement important pour le photovoltaïque, qui ne produit de l’électricité que de façon intermittente.
- Quand le cloud chauffe la ville
L’électricité n’est pas le seul bien énergétique à être collectivisé. Inauguré fin 2024, le dernier centre de données en date d’Infomaniak ne se contente pas de stocker des informations: la chaleur que dégage ses serveurs alimente les immeubles du quartier des Sciers à Plan-les-Ouates (GE). «Aujourd’hui, notre installation fournit l’équivalent énergétique nécessaire pour chauffer environ 4000 logements, explique Boris Siegenthaler, cofondateur et directeur stratégique d’Infomaniak. Une fois sa pleine capacité atteinte, d’ici à fin 2027, ses 10’000 serveurs fourniront au réseau de chaleur une capacité de 1,7 MW, et permettront d’éviter la combustion de gaz naturel équivalant à 3600 tonnes de CO2 par an.»
Le projet a nécessité plusieurs années de développement, notamment pour trouver un site approprié (une surface en sous-sol de 1800 m2), conclure les accords nécessaires avec les différentes parties prenantes et résoudre les défis techniques pour connecter l’infrastructure au réseau thermique du canton. «Un autre défi a consisté à trouver un modèle économique viable. À ce titre, il est essentiel de faire évoluer les mécanismes de soutien. Certaines solutions comme les réseaux de chaleur au bois sont toujours subventionnées aujourd’hui, alors qu’elles reposent sur la combustion. À l’inverse, des modèles basés sur la récupération d’énergie devraient être davantage encouragés afin d’accélérer la transition énergétique.»
Pour faciliter sa reproduction par d’autres acteurs, le fonctionnement du data center a été documenté par des étudiants de l’Université de Lausanne, l’IMD et l’EPFL, un travail dont les résultats sont disponibles librement sur le site d4project.org. «Cette expérience va aussi nous servir pour de futurs projets, notamment dans le canton de Fribourg où nous prévoyons d’installer un nouveau data center qui sera capable de chauffer jusqu’à 14’000 logements.»
- Les rénovations énergétiques paient
Aucune contrainte légale n’existe pour forcer les propriétaires et les maîtres d’ouvrage à se tourner vers les techniques de construction et les méthodes de chauffage les moins émettrices de carbone. Il faut donc aussi compter sur les propriétaires pour réaliser les travaux à leur frais, avec le coup de pouce de subventions. Le système a fait ses preuves. Selon l’Office fédéral de l’énergie, le nombre d’installations solaires a été multiplié par 50 depuis l’introduction des subventions en 2010, passant de 6’000 à plus de 300’000. En outre, les rénovations énergétiques, également soutenues financièrement par les cantons, se révèlent rentables, surtout pour les maisons. La Banque du Léman estimait la plus-value dans une fourchette de 2% à 11% pour la vente d’un bien immobilier après travaux de rénovation énergétique. Mais les montants restent élevés. Avant de remplacer son système de chauffage, il est conseillé de rénover l’isolation thermique, ce qui peut coûter jusqu’à 450 francs par mètre carré. Selon une étude de la Raiffeisen parue en 2024, la rénovation énergétique complète d’une maison individuelle peut atteindre 232’000 francs pour une efficience énergétique de classe «A». Les périodes d’amortissements sont donc elles aussi importantes. À noter que l’abolition de l’impôt de la valeur locative qui entrera en vigueur en 2028 ou 2029 mettra fin à la défiscalisation des travaux de rénovation.
Une version de ce dossier réalisé par Large Network est parue dans le magazine PME.