Il se disait rescapé des camps de concentration. Son livre a ému des milliers de lecteurs. On apprend aujourd’hui que Binjamin Wilkomirski est un imposteur, né à Bienne et élevé à Zurich.
La Suisse n’a pas terminé l’examen de son passé. Après les scandales de l’or nazi, des avoirs en déshérence et des réfugiés refoulés, une nouvelle affaire, fort différente mais tout aussi embarrassante, surgit dans le monde des lettres et de l’édition.
C’est une histoire intime qui a déjà fait les grands titres de la presse alémanique et internationale mais dont on a curieusement peu parlé en Suisse francophone.
La publication ces jours-ci d’un essai d’Elena Lappin aux éditions de l’Olivier devrait combler cette lacune et permettre au public romand de découvrir l’une des plus tristes impostures du siècle. C’est l’histoire authentique d’un homme qui se fait appeler Binjamin Wilkomirski et qui vit, aujourd’hui encore, à Weinfelden, près de Zürich.
Il y a à peine deux ans, au début de 1997, Wilkomirski connaissait son heure de gloire et de libération. Il venait de publier «Fragments, une enfance (1939-1948)», dans lequel il racontait pour la première fois ses souvenirs des camps de concentration nazis.
Très vite, le livre rencontra un formidable succès critique et public. Des milliers de lecteurs furent émus par ce bref récit (140 pages) d’une enfance dans l’horreur. «Un pur chef d’œuvre jailli de l’indicible», écrivit le Nouvel Observateur, comparant Wilkomirski à Primo Levi. «On ne saurait exagérer le courage de cette entreprise, ni le sens de la dignité humaine que le livre laisse au lecteur», renchérit le Daily Telegraph de Londres.
Traduite en treize langues dont l’anglais, l’hébreu, l’italien, le néerlandais et le français, la publication de «Fragments» fut saluée par de nombreuses distinctions honorifiques. Prix Mémoire de la Shoah en France, National Jewish Book Award à New York, Jewish Quarterly Prize à Londres, etc.
Du jour au lendemain, Wilkomirski se trouva ainsi invité à des conférences universitaires et à des émissions de télévision où il répéta inlassablement, et souvent en larmes, le témoignage qu’il avait raconté dans «Fragments». Comment il avait été séparé de ses parents à l’âge de trois ans lors du massacre des Juifs de Riga. Comment il avait été déporté, enfant, dans le camp de Maïdanek, où, en 1943, plus de 17’000 Juifs furent fusillés en l’espace de onze heures. Comment il avait ensuite été emmené à Auschwitz, et comment il avait survécu.
En 1997, Wilkomirski est un homme soulagé. Son travail d’écriture, dit-il, lui a permis d’exorciser les douleurs de son enfance. La compassion qu’il reçoit du monde entier lui permet enfin d’entamer une nouvelle existence.
Mais en août 1998, l’hedomadaire zurichois Weltwoche déclenche le scandale. Deux articles publiés coup sur coup soutiennent que Wilkomirski n’a jamais mis les pieds dans un camp de concentration, «sauf en touriste». L’enquête de la Weltwoche indique que Wilkomirski est en fait né à Bienne en 1941 sous le nom de Bruno Grosjean, qu’il a été confié aux services sociaux bernois, puis recueilli et adopté par une riche famille zurichoise du nom de Dösseker.
L’auteur de «Fragments» ne serait-il qu’un imposteur? Comment a-t-il pu usurper la souffrance de millions de victimes? Comment a-t-il osé écrire un tel témoignage après avoir passé toute son enfance dans une Suisse si neutre et si paisible?
Pendant quelque temps, l’affaire semble peu claire. Le fait que le journaliste de la Weltwoche, Daniel Ganzfried, ait lui même publié un livre de témoignage sur l’Holocauste sans recevoir l’accueil critique réservé à Wilkomirski laisse croire à un réglement de compte. Dans l’incertitude, plusieurs éditeurs de «Fragments» décident de maintenir le livre à leur catalogue.
L’historien suisse Stefan Mächler est alors chargé de rédiger un rapport indépendant sur l’affaire, rapport qui n’a pas été publié à ce jour. Mais sans attendre ses résultats, l’éditeur allemand de «Fragments», Suhrkamp Verlag, annonce en octobre 1999 que le livre sera retiré de la circulation en raison de doutes sur son authenticité.
Le 2 novembre, c’est au tour de l’éditeur américain de Wilkomirski de prendre des mesures similaires, citant des preuves selon lesquelles le récit n’est que pure fantaisie. Au même moment, un documentaire de la BBC porte le coup fatal à la version de Wilkomirski en démontrant qu’il a tout inventé, ou plutôt qu’il s’est soigneusement documenté pour écrire le récit crédible d’une enfance imaginaire.
Comment cet homme, enfant illégitime élevé dans un milieu aisé et aujourd’hui âgé de 59 ans, a-t-il pu se se livrer à une telle mystification? Quels étaient ses motifs? Que cache son mensonge? C’est à ces questions que l’écrivain Elena Lappin, née en 1954 à Moscou et domiciliée aujourd’hui à Londres, a voulu répondre. Elle a rencontré Wilkomirski à plusieurs reprises, mené l’enquête de Jerusalem à Zurich en passant par New York, et elle a reconstitué.
Son texte, «L’homme à deux têtes», publié pour la première fois en mai 1999 dans le magazine «Granta», n’est pas un réquisitoire. C’est une investigation minutieuse et bienveillante qui cherche à comprendre les ressorts intimes du cas Wilkomirski. C’est aussi, en contrepoint, une description peu reluisante des institutions dans lesquelles la Suisse plaçait les enfants illégitimes jusqu’aux années 50.
«Je ne suis pas pychologue, écrit-elle. Les tentations et les dangers de la psychologie littéraire ou de toute autre forme de psychologie amateur sont bien connus. Reste que les similitudes entre «Fragments», la prime enfance de Binjamin Wilkomirski et ce que nous savons des premières années du vrai Bruno Grosjean sont trop frappantes pour qu’on refuse de les voir: des origines obscures dans une classe sociale dont la société suisse policée préférait ne pas discuter; une enfance dévastée par la perte et le changement; des institutions qui ressemblent à s’y méprendre à des prisons pour enfants; de lointains souvenirs de maternité.»
C’est donc pour exorciser les douleurs de son enfance en Suisse que Wilkomirski s’est livré à cette imposture historique, postule Elena Lapping. Pour lui, écrit-elle, «être juif était synonyme d’Holocauste. L’histoire suisse n’a rien à offrir de vaguement semblable. Rien d’aussi dramatique à quoi il aurait fallu survivre. Rien qui puisse expliquer à un homme d’où il vient et ce qu’il est».
Au delà du portrait singulier, le livre d’Elena Lappin alimente de manière passionnante le débat sur le rôle du témoignage dans l’approche historique.
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«L’homme qui avait deux têtes», d’Elena Lappin, éditions de l’Olivier, 2000.
