Saint siège éjectable

Les poursuites judiciaires contre un pilote qui avait crashé son F/A-18 montrent que nous vivons à l’ère de la responsabilité. Dommage que ce soit surtout celle du matériel.

Par Nicolas Martin

Un effet déjà de la canicule? Cela chauffe en tout cas sous certains crânes. Des batailles homériques s’engagent, des extensions du domaine de la lutte apparaissent au grand jour. L’étincelle en somme qui fait déborder le vase, phénomène bien connu lors des hausses brutales de température, surtout si elles sont assorties d’orages violents.

Prenez un banal crash de F/A-18. Pas le premier, ni le dernier, tant la trajectoire de ce genre de bolides, à force, semble naturelle, qui vous conduit tout droit du mur du son jusqu’au tapis. Celui-là avait eu lieu en 2015. L’avion s’était brutalement écrasé dans le Doubs, si l’on peut dire, en France voisine.

Or la décision de la justice militaire d’ouvrir une enquête contre le pilote pour «abus et dilapidation de matériel» a fait bondir même les amis les plus enthousiastes de l’armée suisse. Tel le conseiller national UDC Thomas Hurter, lui-même pilote, qui se fâche au nom d’un principe pourtant assez peu pratiqué au sein de son parti. «Il est faux, s’enflamme Hurter, de vouloir accabler l’homme.»

Du moins si cet homme en question est pilote militaire. Requérant, pensionné AI, ce serait une autre affaire. Mais là, non, point d’accablement. Les mauvaises langues ajouteront qu’après tout, dilapider le matériel c’est un peu une seconde nature chez nos militaires. Ils ne peuvent pas s’empêcher. Ça doit être dans l’ADN. Soyons indulgents.

N’empêche, lorsqu’on décide de ne pas accabler l’homme, il ne reste plus grand-chose sur quoi taper. En gros, la nature et la machine. La nature paraît hors de cause: il faisait beau ce jour-là et aucun animal ne semble être pour quoi que ce soit dans l’accident. Reste donc la machine. C’est là que les deux camps se forment.

Il y a ceux qui, dans un accès soudain d’humanisme, ne veulent pas accabler l’homme et qui font porter toute la faute sur la technique — en l’occurrence un système d’alarme de perte de réacteur qui se serait déclenché 20 secondes trop tard.

Et puis ceux — justice et état-major militaire — pour qui rien n’est plus beau, rien n’est plus précieux qu’un avion de combat. A leurs yeux, c’est clair, c’est net. Le pilote s’est éjecté bien trop vite, il a sacrifié bien trop tôt cet objet de toutes les fiertés patriotiques: le F/A-18.

A partir de là, les batailles d’experts font rage. «Si l’avion doit évoluer pendant plus de 20 secondes avec un décrochage dans un réacteur et sans avertissement dans une assiette de vol incontrôlable, cela pourrait bien être la cause de l’accident», vous dira l’un. Pas du tout, rétorquera l’autre: «Le pilote avait assez de temps pour rétablir une assiette de vol stable entre la perte de puissance du réacteur et le déclenchement du siège éjectable.»

Allez donc vous faire une religion avec ça. Tout tourne, comprend-on au moins, autour de ce satané siège éjectable. Une merveilleuse invention, le siège éjectable, qui est même devenu une sorte de symbole politico-économique des temps nouveaux. Tout n’est plus que flexibilité, adaptation, incertitude, changement érigé en seul principe stable, dégagisme. Oui, tout n’est plus, partout, que siège éjectable.

Si néanmoins le pilote se trouve sur la sellette, c’est que, dans cette affaire, un autre grand nouveau principe a été violé: celui de la responsabilité générale. Il faut désormais trouver un coupable à tout, même à ce qui relève du hasard, de la fatalité, du concours de circonstances. Bref il faut un bouc, si possible émissaire. C’est en tout cas le sentiment exprimé par Patrick Richter, président de la Société suisse des officiers des forces aériennes, qui voit dans cette enquête un «signe des temps qui consiste à se poser la question de la responsabilité».

Il se trouvera évidemment des nostalgiques pour regretter le joli temps où l’on avait merveilleusement le droit à l’irresponsabilité. Où l’on pouvait sans se faire taper sur les doigts, abuser d’un F/A-18 et même le dilapider. Quand aujourd’hui la seule alternative qui vous reste quand vous avez un avion dans les mains, c’est de le poser ou de mourir avec. La machine doit vivre. L’homme, c’est moins sûr.