Autisme: un lien étroit aux chiffres

Quand communiquer s’avère difficile, certains enfants avec autisme préfèrent le langage des chiffres. Jusqu’à devenir parfois de véritables génies. Mais quel est leur secret?

Par Hannah Schlaepfer

Depuis la sortie du film Rain Man en 1988, la figure de «l’autiste savant», calculant plus vite que son ombre, s’est installée durablement dans l’inconscient collectif. «Il est vrai que certaines personnes avec autisme font preuve de capacités extraordinaires, remarque Évelyne Thommen, professeure à la Haute école de travail social et de la santé | EESP | Lausanne. De nombreuses prouesses mathématiques ont d’ailleurs été réalisées par des personnes avec autisme.» A l’instar du Britannique Daniel Tammet qui a fait sensation il y a quelques années en récitant de tête les 22’514 décimales du nombre Pi en 5 heures et 9 minutes.

Mais toutes les personnes avec autisme ne sont pas capables de tels exploits. Les facultés cognitives varient. «Certains enfants ont une intelligence dans la norme, voire supérieure, explique Évelyne Thommen. D’autres, au contraire, peuvent présenter une déficience intellectuelle sévère. C’est pour cela qu’on parle d’autismes au pluriel et de trouble du spectre autistique (TSA) afin de montrer la diversité des profils.» Toutefois, pour ceux qui présentent de bonnes compétences cognitives, rien n’indique une prédisposition à devenir des mathématiciens hors pair. «Pour autant, on note souvent un attrait plus prononcé pour les chiffres chez ces enfants.»

Comment l’expliquer? Pour Véronique Zbinden Sapin, professeure à la Haute école de travail social de Fribourg (HETS-FR), «l’autisme s’exprime avant tout par des difficultés à communiquer et à gérer les interactions sociales. Les enfants avec TSA ne savent pas décoder l’expression des émotions et des sentiments, ce qui leur cause de grandes difficultés pour établir des relations.» Ils éprouvent par ailleurs un grand besoin de stabilité, une autre particularité des troubles autistiques. Ils craignent ainsi l’imprévu et ne peuvent donc vivre que dans un environnement cadré où tout est planifié d’avance. Dans ce contexte, l’univers des chiffres s’avère rassurant. Ainsi, 3+3 fera toujours 6 et le chiffre 1 s’écrira toujours de la même manière. «Comme les mathématiques sont une science exacte, prédictible, qui ne requiert que peu d’interactions sociales, c’est un peu le monde idéal pour eux!» ajoute Évelyne Thommen, de l’EESP.

Un monde idéal que certains ne quittent plus. Les enfants avec autisme ont en effet tendance à développer des centres d’intérêt restreints. «Ils se focalisent sur un objet ou un thème et peuvent y consacrer des heures et des heures, indique Véronique Zbinden Sapin. Lorsqu’ils jettent leur dévolu sur les mathématiques, ils peuvent devenir des génies.»

Image stéréotypée

Mais le besoin de se réfugier dans un domaine de prédilection, cadré et stable, n’explique pas tout. En 2013, une étude menée par le professeur Vinod Menon de l’Université de Stanford a mis en évidence des particularités dans le développement cognitif des enfants avec TSA. Non seulement ils utilisent des stratégies de décomposition pour résoudre des calculs, mais ils sollicitent également davantage la zone du cerveau dédiée au traitement visuel de l’information. Une constatation confirmée par les professionnels sur le terrain. «Les enfants avec autisme sont en effet très attentifs aux détails, remarque Véronique Zbinden Sapin. Certains identifient, par exemple, instantanément les chiffres qui se répètent dans une suite de nombres. Cela explique pourquoi certains excellent dans la conception d’algorithmes ou comment d’autres parviennent à mémoriser les décimales de Pi.»

Des performances qui fascinent le grand public. Mais «la médiatisation de certains ‹autistes savants› a donné une image stéréotypée de l’autisme, estime Michel Dumont, enseignant spécialisé auprès d’enfants avec TSA. Dans les faits, leur domaine de prédilection peut s’avérer être une prison dorée. Pour leur épanouissement, il est donc primordial de les encourager à découvrir d’autres univers.» Les mathématiques servent alors de prétexte pour étudier la géographie, l’histoire et pourquoi pas la philosophie. «Il est aussi important de valoriser leur don auprès de leurs camarades, renchérit Véronique Zbinden Sapin. S’ils ressentent un regard positif sur eux, cela les aidera à développer des relations et c’est là le principal défi pour les enfants avec autisme.»

Une prise en charge précoce est alors cruciale pour permettre leur intégration au sein de la société. «On peut encore s’améliorer en Suisse», estime Michel Dumont. Une opinion relayée par une récente étude menée, entre autres, par Véronique Zbinden sur mandat de l’Office fédéral des assurances sociales. «Diagnostiquer l’autisme n’est pas encore évident aujourd’hui», explique-t-elle. Quant aux causes, elles sont multiples. La génétique semble jouer un rôle central, mais les facteurs environnementaux pourraient aussi avoir un impact. Selon l’association Autisme Suisse, entre 550 et 880 enfants avec autisme naîtraient chaque année dans le pays. «Les génies mathématiques ne sont qu’une minorité, conclut Michel Dumont. Il faut aussi penser aux autres.»
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ENCADRE

Des chiffres hauts en couleur

Pour Daniel Tammet, «autiste surdoué» britannique, le chiffre 6 est noir, petit et timide, le 9 est très grand. Quant au 37, il est grumeleux comme du porridge. Les personnes synesthètes comme Daniel Tammet ont en effet la particularité d’associer plusieurs perceptions sensorielles. Ainsi, lorsqu’elles voient écrit le chiffre 4, elles y associent instantanément une couleur, une texture ou encore une forme. La synesthésie ne concerne pas uniquement les chiffres mais toute forme de sens. Aussi, le goût du poisson peut être vert et un morceau de musique classique, carré.

Selon une étude réalisée en 2013 par le professeur Simon Baron Cohen et l’Université de Cambridge, 7,2% de la population est atteinte de synesthésie. Ce chiffre s’élèverait toutefois à 18,9% chez les personnes avec trouble du spectre autistique. Comment expliquer cette étonnante prévalence? Selon les chercheurs, la synesthésie serait causée par des connexions neuronales atypiques, similaires à celles que l’on retrouve souvent chez les personnes avec des troubles autistiques.
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Une version de cet article est parue dans la revue Hémisphères (no 13).

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