Dans l’art comme dans la pub, la nudité fait désormais partie du paysage. En cette fin d’année, même les pompiers d’Auvernier jouent les Chippendales pour une bonne cause. Et si on s’interrogeait un instant sur cette omniprésence du nu en Occident?
Pour faire décoller leurs ventes, les magazines connaissent la recette: une couverture dénudée. Chose nouvelle, au petit jeu de la surenchère racoleuse, la presse féminine n’a rien à envier à la presse masculine. Ainsi, en ce mois de décembre, la revue Jalouse affiche en couverture des mâles dont les attributs sont masqués par une pastille à gratter.
Du côté des publicitaires, on ne sait plus comment attirer l’œil d’un consommateur blasé pour qui le sexe fait désormais partie du paysage. D’où les tentatives de transgression des derniers tabous que sont le sadomasochisme, le fétichisme ou la zoophilie dans la photo de pub. Les commanditaires de cette imagerie à scandale ne sont pas des marques underground mais appartiennent à l’industrie du luxe: Versace, Vuitton, Gucci, Dior, Ungaro…
Et dire qu’il y a vingt ans, le corps nu d’une certaine Myriam («Demain j’enlève le bas») avait créé un scandale… Aujourd’hui, on voit les pompiers d’Auvernier jouer les Chippendales pour un calendrier vendu au profit des Cartons du cœur (cliquez ici pour vous rincer l’œil). Même les Eglises réformées alémaniques utilisent une femme clonée, nue jusqu’à la ceinture, dans leur dernière campagne d’affichage.
Pareil dans le domaine des arts. Cinéma, théâtre, danse, photographie exhibent les corps nus à tour de bras. Rien de bien nouveau. Depuis le fond des âges, le nu et l’art sont mariés dans notre culture occidentale. A tel point que le nu s’y présente sous le couvert du naturel. On croirait volontiers qu’il va de soi et qu’aucun parti pris ne le fonde ou ne le justifie. Or il est un vaste espace culturel où le nu n’a jamais pénétré, où il est complètement ignoré: c’est la Chine.

Le sinologue François Jullien, dans son dernier ouvrage «De l’essence ou du nu» (Seuil), part de cette impossibilité du nu en Chine pour mesurer ses conditions de possibilité chez nous. Quelle lecture décapante!
La sinologie n’est pas une fin en soi pour François Jullien. C’est un moyen d’interroger les spécificités de notre pensée qui nous échappent parce que trop évidentes. En «pensant d’un dehors» – c’est ainsi qu’il qualifie sa démarche -, il permet à la philosophie occidentale de penser ce qui constitue son impensé.
Ainsi, dans l’immense production chinoise, le nu est absent. Les corps humains y sont représentés presque sans forme. A partir de ce constat surprenant, Jullien reconsidère le nu en Occident non plus comme une évidence mais comme une singularité dont il faut tenter de rendre compte.
L’omniprésence du nu en Occident renverrait au fondement de la pensée européenne. Le nu serait un paradigme de ce qui fait culturellement l’Occident. «Il porte au jour les partis pris qui ont fondé chez nous la philosophie: c’est la question de l’essence, de la «chose même», qui se pose à travers le nu», estime le sinologue. Notre héritage grec nous a légué un combat pour la vérité alors que la Chine est héritière d’une immersion dans l’immanence.
D’où la thèse de Jullien: le nu caractérise un parti pris de la pensée dans la façon de se saisir du réel. En Occident, le nu est l’en-soi, il est l’essence. En Chine, le réel est conçu comme un continuum en évolution. Tout y est considéré dans la perspective du transitoire.
On comprend dès lors le désintérêt des Chinois pour cette forme éminemment stable que tend à fixer le nu et sur laquelle la pensée grecque s’est appuyée. Si le nu est impossible en Chine, c’est donc parce qu’il n’y trouve pas de statut ontologique. C’est une conception du réel en termes de processus et non d’être (le verbe être n’existe pas en chinois) qui a conduit les peintres chinois à chercher à figurer l’intentionnalité d’un individu et à le situer en relation avec le monde ambiant.
Le clivage n’est pas moins considérable en ce qui concerne la conception du corps qui est également en cause. En Occident, la conception qui a prévalu est celle d’un corps anatomique, squelette que revêt la chair et qui se laisse analyser, décomposer, disséquer. Tandis que, côté chinois, le point de vue porté sur le corps est non pas anatomique mais «énergétique»: il reste vu de façon globale, organique, «de sorte qu’en soit préservée la capacité de fonctionnement assurant la vie». Le corps n’y a pas acquis un statut d’objet, comme le requérait le nu.
Ce détour par la Chine dérange nos habitudes de pensée et montre des alternatives imprévisibles qui permettent, en ce qui concerne le nu, de mieux comprendre pourquoi notre avidité de clarté et de vérité nous a conduit à ne pas nous étonner ou nous choquer face à la représentation du nu mais nous laisse démunis pour réfléchir ou figurer au flou ou à l’indistinct de la transition avec lesquels les Chinois sont à l’aise. Conclusion: le nu ne va pas de soi.
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A lire aussi:
François Jullien, «De l’essence ou du nu» (éditions du Seuil).
Roger Thérond, «Le Nu» (éditions du Chêne), une histoire du nu dans l’aventure photographique.
A voir: «Le siècle du corps» au Musée de l’Elysée, à Lausanne.
