Ce premier mois du nouveau millénaire a été placé sous le signe de Davos. Mais c’est à Porto Alegre que s’est rendu Jean-Pierre Chevènement. Et Jean-Marie Messier envisage d’y aller l’an prochain. Virage?
Davos? Porto Alegre? Une chose au moins est certaine après ce long week-end de polémiques: pour marquer le début du nouveau millénaire, les citoyens du monde, de quelque bord soient-ils, ont vivement débattu de leur avenir. Et pas nécessairement dans le sens où ils le prévoyaient.
Dans un camp comme dans l’autre, le discours est globalisant et s’adresse à la terre entière. C’est dire que la mondialisation a bel et bien passé partout, simplifiant les positions au risque de les trahir. Mais comment ne pas noter ensuite les incertitudes qui frappent les deux camps?
Il a suffi que la Nouvelle économie subisse un coup de frein au cours de l’an dernier pour que les managers soient submergés par l’inquiétude. Il a suffi de surcroît que quelques manifestations réussies réveillent la contestation pour que ces mêmes managers commencent à se sentir mal. Parce qu’aujourd’hui, grâce à la mondialisation, il n’est plus possible d’envoyer les contestataires à Moscou comme au beau temps de la bipolarité mondiale.
L’unicité planétaire a aussi entraîné la découverte apparemment incongrue en une enceinte comme celle de Davos des vertus d’organisations non gouvernementales exprimant des points de vue politiques, écologistes, syndicalistes. Pour le moment, les représentants de ces organisations ne sont encore que des faire-valoir, mais le jour viendra très vite où ils seront des interlocuteurs incontournables. Les jeunes patrons style Jean-Marie Messier l’ont bien compris eux qui proclament leur disponibilité à se rendre à Porto Alegre non pas pour se précipiter dans la cage aux fauves, mais pour tenir un débat citoyen.
Que cela soit Messier, un homme qui se pose en maître des produits culturels au niveau mondial, qui fasse cette démarche est emblématique des nouveaux rapports de force. Un des meilleurs analystes de l’économie politique actuelle, Jeremy Rifkin, montre dans son tout dernier livre («L’Age de l’accès. La révolution de la nouvelle économie») que pour la Nouvelle économie, la culture est la marchandise suprême, celle dont la production fait tourner la machine, sème l’illusion du bonheur et rapporte le plus aux actionnaires. Si l’on en croit le professeur américain, les conflits de l’avenir vont surgir des luttes pour l’accès à cette culture et des contradictions qu’elle engendre, au niveau local par exemple en revigorant le nationalisme.
Ces démarches – si nouvelles – ne sont pas facile à comprendre. Et, comme chaque fois qu’une civilisation aborde un tournant, la superposition de l’ancien et du nouveau rend la compréhension encore plus difficile. Un exemple. La violence dont il a été abondamment question en Suisse ces jours-ci en raison des mesures exceptionnelles prises par les autorités grisonnes. Ces féroces gardiens de l’ordre, en menaçant d’asperger les manifestant avec du purin, ont montré à quel niveau culturel se situait leur réflexion. Mais que dire de Jean-Pierre Chevènement qui trouve le moyen de défiler en tête du cortège officiel à Porto Alegre? Pendant les année passées au ministère de l’Intérieur, il a amplement démontré sa parenté culturelle avec les policiers grisons.
Je ne tiens pas particulièrement à renvoyer les deux camps dos à dos, mais il y a des convergences qui provoquent l’étonnement. En attendant que de vraies idées jaillissent.
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Jeremy Rifkin, «L’Age de l’accès. La révolution de la nouvelle économie», éditions La Découverte, 2000, 395 p)
